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de ses malheurs domestiques, cela peut passer pour une allusion malicieuse aux relations peu affectueuses du roi de France et de la reine Ingeburge, qu'il avait » cuilli en haine en cele jornée meismes que il l'ot cognue”?), et dont il vécut séparé durant seize ans, de 1197 à 1213, » pour quelque cause qui n'a point été expliquée” ?). Toujours est-il qu'» il li soustraoit la debite de la char”3), en vivant avec sa maîtresse Marie de Meranie. Le nom même de la reine, » dame Fière, l'Orguilleuse”, fait penser à la princesse Ingeburge, qui, lorsque le roi l'eut répudiée, refusa d'» estre jointe à autre persone, ne à conchier les aliances de son premier mariage”. 4)

Du reste si, dans la 30e branche, Renart épouse la reine du vivant de son mari, et prend le titre d'empereur, un événement qui se passa en Syrie en 1189, peut en avoir fourni l'idée au poëte. Après la mort de Sibylle, reine de Jérusalem, le droit héréditaire devait passer à Elisabeth sa sæur,

mariée à Hunfroi de Thoron. Élisabeth étant à Tyr, Conrad, marquis de Monferrat, profita de cette circonstance pour l'enlever à son mari, l'épouser et prendre luimême le titre de roi de Jérusalem 5).

Ailleurs notre poëte n'épargne pas plus le roi. Dans le poëme intitulé » Comment Renart se muça es piaus”, il met dans la bouche de Tybert le portrait satyrique suivant de Philippe-Auguste):

1) Les Chroniques de Saint-Denis, p. 379. 2) Sismondi, Histoire des Français, éd. de Bruxelles, tom. IV,

p. 176.

3) Les Chroniques de Saint-Denis, p. 400. 4) Ibidem, p. 379. 5) Voyez Sismondi, Histoire des Français, tom. IV, p. 134. 6) Roman du Renart, Supplément, p. 296.

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Moult a en lui bon roi et noble ,
Que miex vorroit avoir la mort
Que il féist à nului tort;
Moult est mes sires droituriers,
Et si n'est mie trop legiers,
Ne trop remuans ses coraiges ;
Et si dist-on qu'il est plus saiges
Que nulz autres, se Diex me saut."

Par foi, dist Renars mieux en vaut.
Est-il donques si debonaire ?"

„Oil, certes, à tous doit plaire :
Plus est simples que uns colons
Vers ses homes, vers ses barons :
Riens que il font ne li est grief.

Mes sires, que bien dire l'os,
Sor toz a le pris et le los
De cortoisie et de largece,
Et de valor et de prouece ,
De sens, de debonaireté,
D'amistié et d'umilité :

Nuls n'en a tant, se Diex me gart.” Quant aux conseillers du roi, voici comment ils sont dépeints par Renart dans la 20e branche, vs. 10956:

qeue ,

Mès puis, sire, que rois s'amort
A croire les mauvais larrons,
Et il lesse les bons barons,
Et gerpist le chief

por

la
Lors vet la lerre à male veue :
Qar cil qui sont serf par nature
Ne sevent esgarder mesure.
S'en cort se pueent alever,
Moult se painent d'autrui grever ;
Mès chiens familleus en cuisine
N'a cure de beste voisine ;
Cil font la povre gent tuer
Et les monnoies remuer ;
Cil enortent le mal à fere,
Qui bien en sevent lor prou trere ,

Et enborsent autrui avoir." Or voici ce qui arriva aussitôt que Philippe-Auguste, à l'âge de quatorze ans, fut monté au trône: » En un même jour, comme les Juifs de tous ses domaines étaient rassemblés dans leurs synagogues pour célébrer le sabbat, il les fit entourer par ses soldats, entraîner dans ses prisons, et dépouiller de tout l'or et l'argent qu'on trouva sur leurs personnes. Il publia en même temps un édit par lequel il accordait une entière abolition de leurs dettes, à tous les débiteurs des Juifs qui paieraient à son trésor le cinquième de ce qu'ils devaient à leurs créanciers” 1).

Qui ne voit que

c'est à cette ignoble affaire que le poëte fait allusion ? Je ne puis m'empêcher de citer le curieux et naïf passage des Chroniques de Saint-Denis qui a trait à cette persécution des Juifs (p. 352): » En celui tens habitoient Juis à Paris et par tout le roiaume en trop grande multitude; assemblé i estoient de diverses parties dou monde pour la pais de la terre et pour la liberalité dou païs et de la gent: car il avoient oï parler de la noblece et de la fierté des rois de France encontre leurs anemis, de la pitié et de la miséricorde envers leurs sugiez. Pour ceste raison li plus grant et li plus sage en la loi Moysi estoient en France venu et habitoient à Paris. En la cité demorerent si longuement que il enrichirent, si que il achaterent près de la moitié de la cité ....

Li borjois et li chevalier et li paisanz des viles voisines estoient en si grant subjection vers iaus par les grant deniers que il leur devoient, que il prenoient leur mobles et leur possessions, et li autres les vendoient pour eus paier, et li auquant tenoient prisons en leur mesons par leur sairemens en ausi grant subjection come chaitif sont en chartre. Mais quant li bons rois sot que la foiz crestiene estoit en si grant viuté tenue, il fu moult esmeus de pitié et de compassion ; à un bon home se conseilla qui avoit non Bernarz, saint home et religieus, qui en ce tens menoit vie solitaire au bois de Vincenes. Cil li loa que il relaschast et quitast touz les crestiens de son roiaume des dettes que il devoient aus Juis, si en retenist la quinte partie à son us, se il voloit, et ce fu la première raison pour quoi il bouta toz les Juis fors de son roiaume.”

1) Sismondi, Histoire des Français, éd. de Bruxelles, tom. IV,

p. 87.

Ce Bernard, de 1161 à 1170 prieur de Grandmont, depuis corecteur de l'abbaye de Grandmont au bois de Vincennes, s'était beaucoup ingéré dans les affaires du temps. C'était un homme d'influence: en 1168 le Pape lui écrivit pour qu'il réconciliât le roi d'Angleterre et l'archevêque de Cantorbéry ?). Après le meurtre de celui-ci, en 1171, Bernard envoya à Henri II une lettre virulente 2). Le roi d'Angleterre le tenait en grande estime 3); et PhilippeAuguste faisait de lui plus de cas encore. En 1190, partant pour la croisade, le roi fit son testament; nous y lisons cette clausule: » Si volons que se provende ou autres benefices eschiet tandis com nous tendrons le regale en nostre main, que la roïne [-mère] et li arcevesques (de Reims] le doignent par le conseil de frére Bernart, selonc Dieu, au mieuz que il porront, à persones honestes et bien lettrées,” etc. 4) Et plus loin: » Se il avenoit que Diex face sa volenté de nous, nous commandons que la roïne et li arcevesques, li evesques de Paris, li abbés de St. Victor et cil de

1) Recueil des Historiens de la France, tom. XVI, p. 332. 2) Ibidem, p. 472. 3) Voyez la lettre qu'il lui écrivit en 1161, ibidem, p. 639. 4) Recueil des Historiens de la France, tom. XVII, p. 371.

ils ne

Sarnai, et frères Bernart devisent nostre tresor en dui parties," pour le distribuer aux pauvres. Enfin la reine et l'archevêque retiendraient » toutes les honneurs qui vagues seront, .. et ceus que porront tenir, doignent les, selonc Dieu, par le conseil frère Bernart, à l'onor de Dieu et au profit du roiaume, à persones que il sauront plus dignes et plus soffisanz."

C'est à cet homme puissant que le poëte ose s'attaquer dans le passage cité de la vingtième branche; et tout porte à croire que c'est lui qu'il a ridiculisé en donnant à l'âne le nom de Bernard l'archiprêtre.

Comment expliquer cette animosité ? Remarquons bien que ce n'est que dans les ouvrages postérieurs à la 25° branche qu'il emploie le nouveau surnom de l'âne, qu'auparavant il appelle Thimer. Ensuite n'oublions pas que frère Bernard avait la plus grande influence sur les » provendes ou autres benefices”, qui fait présumer qu'il a été l'un des auteurs du décret de 1199 qui chassait les prêtres de leurs cures. En combinant ces deux observations n'en résulte-t-il pas, je ne dis point pour sûr, mais comme probable, qu'effectivement Pierre, comme nous le supposions, perdit sa cure, et que c'est à frère Bernard qu'il imputait ce malheur ? Inde irae ?).

Il est à remarquer que probablement ce même frère

ce

1) Je suppose qu'il y a bien plus d'allusions à des personnages du temps, mais qui nous échappent. Roonel y fait penser autant que Ferrant le roncin; avant tout autre, Tardif le limaçon, le gonfanonier du roi, tué par Renart. Dans la neuvième branche, je rencontre vs. 3420 l'expression :

Qui fu hardiz conme limace, et vs. 3466 je lis :

Bien conbatront à la limace.

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