Immagini della pagina
PDF
ePub

cause.

[ocr errors]

Remarquons que l'ancien Renart ne parlait que de Salerne, sans nommer Montpellier ?), et cela pour

L'école de Montpellier ne date que du dernier quart du douzième siècle. M. Grimm la trouve mentionnée dans une charte de 1180 ). Et je lis dans le Roman de la Charrette de Crestien de Troyes, vs. 3481:

Iluec fu uns hom anciens,
El monde plus léal n'avoit,
Et de plaies garir savoit

Plus que tuit cil de Monpellier. Les branches de Renart qui renferment cette allusion ne peuvent donc remonter si haut que le pense M. Paulin Paris. Voyons cependant son argumentation, et commençons par ce qu'il appelle lui-même » le plus incertain de ses témoignages.'

Dans la 10e branche, Renart et Primaut en compaingnie" se sont rendus maîtres d'une oie, dont Primaut refuse à son compagnon la part à laquelle il avait droit. Renart indigné lui dit, vs. 3817:

„Primaut, par foi,
Ne me portez pas bone foi ;
Foi que je doi mon filz Rovel,
C'est la compaingnie Tassel

Que vos me fetes, voirement." » Il est assez difficile, dit M. Paris 3), d'expliquer quelle était cette compagnie Tassel. Je vois pourtant dans le Roman de Rou qu'en l'année 1105, Robert Courte-Heuse, duc de Normandie, mal assuré de la fidélité des bourgeois de Caen, ne voulut pas attendre dans cette ville l'arrivée du roi d'Angleterre Henry Ier son compétiteur. Il en sortit à la nuit tombante, et quand il eut passé la porte Milet, les gens qui conduisoient ses bagages furent arrêtés et dépouillés par celui que le Duc avoit chargé de la garde des barrières; et cet homme se nommoit Taisson?).

1) Voyez ci-dessus, p. 111. 2) Reinhart Fuchs, p. CXLI. 3) Nouvelle étude sur le Roman de Renart, p. 334.

» La compagnie Tassel dont parle notre Renart pourrait bien être celle dont le duc Robert avoit eu si juste occasion de se plaindre. De Taisson à Tassel il n'y a pas loin assurément, et tant qu'on n'aura pas trouvé une autre façon d'interpreter ce passage, je ne renoncerai pas à ma conjecture.

Je lis dans la Chronique des Ducs de Normandie par Benoît, tom. II, p. 3, que Hugues-le-Grand répond à Bernard le Danois:

Bernart, fait li dux, ç'oi e vei
Que dès or [vos] gabez de mei.

[ocr errors]

Le reis
Servi m'a d'estrange gastel ;
C'est la compaignie Tassel

Qu'il m'a faite, com à musart." Or, ceci se passait en 945. Il est donc difficile d'admettre qu'ici il y aurait une allusion à un événement qui n'a eu lieu qu'en 1105. D'ailleurs, si » de Taisson à Tassel il n'y a pas loin,” la distance qui sépare ces deux mots est assez grande pour rendre un rapprochement impossible. - Je crois plus naturel de penser à Tassilon le fameux duc de Bavière, dont la trahison peut fort bien avoir donné lieu à un dicton populaire. C'est aussi l'opinion de M. J. Grimm 2).

Ensuite nous lisons dans la 13e branche, vs. 6909 :

Ysengrin est en male trape :
Se il fust pris devant Halape ,

1) Roman de Rou, vs. 1646 et suiv.
2) Reinhart Fuchs, p. CXXIII.

Ne fust-il pas si adolez

Que qant el puis fu avalez. Puis dans la vingtième branche, quand Renart, condamné à faire le voyage de terre sainte, rejette la croix, il adresse au roi ces insolentes railleries, vs. 11266:

„Sire, dist-il, entent à moi :
Saluz te mande Noradins
Par moi qui sui bons pelerins ;
Si te criément li paien tuit,

A pou que chascuns ne s'en fuit." » Il faut conclure de ces deux passages, dit M. Paulin Paris ?), que l'ouvrage fut composé dans le temps où le nom de Noureddin .... frappoit d'épouvante les chrétiens de Syrie, auxquels il venoit d'enlever la ville d'Edesse.” La nouvelle de ses victoires fit entreprendre la croisade au roi de France, Louis VII. » Or, Noureddin régna de 1145 à 1161; et ce n'est pas après le retour du roi [1149] qu’un trouvère françois se fût contenté d'une telle allusion au malheur de ceux qui s'étoient fait prendre devant Alep; il aurait parlé du siège de Damas, de la surprise et de la destruction de l'armée françoise dans l’Asie Mineure. Mais au contraire, il étoit tout naturel que,

dans le temps où l'on prêchoit la Croisade contre le sultan d'Alep, l'auteur de Renart comparât les craintes d’Ysengrin à celles des captifs de Noureddin; qu'il fît prendre à son Renart le bourdon et la croix; et fît donner au Roi l'assurance railleuse de l'effroi que son nom seul inspiroit déjà au Sultan.”

Le nom de Noureddin me semble seulement prouver que l'ouvrage où il figure ne fut pas écrit avant 1145; rien de plụs. Mais nous savons que ce nom était passé en proverbe. Crestien de Troyes, dans son Chevalier au lyon, fait dire à Kex, vs. 593:

1) Nouvelle étude sur le Roman de Renart, p. 336.

Après mangier, sanz remuer,

Vet chascuns Noradin tuer." Ce dicton explique les paroles de Renart, et la citation empruntée à Crestien de Troyes montre que le nom de Noureddin ne prouve pas que la 20e branche du Renart a été écrite en 1147. Il en est de même du passage cité de la 13e branche. Halape était un nom géographique qui désignait un endroit éloigné. Je lis de même dans le Renart le nouvel, vs. 2884:

Ne cuit mie jusqu'en Halape

Ait nul home qui le vausist. Sans doute les souvenirs de la deuxième croisade avaient créé cette manière de parler. Je trouve une expression tout à fait analogue dans le Chevalier au lyon de Crestien, vs. 6532:

Mialz volsist estre pris an Perse
Li plus hardiz, antre les Turs,

Que leanz estre. Ici la Perse doit être prise aussi peu à la lettre que Halape dans la 13e branche du Renart. Au reste, quand les Musulmans firent-ils des prisonniers devant Alep?

» Un autre indice d'ancienneté, c'est assurément, selon M. Paulin Paris 1), le rôle que joue, plusieurs fois dans le roman, la Prêtresse ou femme de prêtre.” Il le fait remonter au moins jusqu'à la première moitié du xie siècle.

Il est vrai, dans la ge branche il est question de la » femme au prestre vs. 3414, qui est appelée la » prestresse”, vs. 3538; mais dans la 20e branche

[ocr errors]

22

1) Nouvelle étude sur le Roman de Renart, p. 387.

il n'est question que de sa » putain”, vs. 10556, 10628, quoique dans le Reinhart, vs. 1701, 1717, elle s'appelle encore » la femme au prêtre” (des pfaffen wîp). L'expression dont se sert l'auteur de la 20e branche 1) semble prouver qu'il écrivit plus tard que ne le pense M. Paulin Paris, qui du reste avoue luimême qu'»on n'insista vivement sur ces défenses (de contracter mariage] qu'à partir de la fin du douzième siècle.”

Mais nous savons qu'il y a eu des prêtres mariés même jusque dans le xie siècle ?). Nous ne nous étonnerons donc

pas de trouver dans la ge branche, l'expression » la fame au prêtre”, qui se retrouve aussi dans la 7e, vs. 2605, 2653, et dans le fabliau du Provoire qui mengea les mores, vs. 62 %), comme dans celui de Constant Duhamel 4) nous trouvons, vs. 762, la » moillier” du prêtre, et vs. 730, 765, » la prestresse."

Or, ni la 7e branche du Renart, ni ces deux fabliaux ne sont plus anciens que

les

ouvrages de Pierre de Saint-Cloud.

Il me semble qu'aucune considération bien soutenable plaide en faveur d'une date aussi ancienne que - la première moitié du douzième siècle, qu'on pourrait assigner aux poëmes de notre trouvère.

Rien aussi ne semble indiquer qu'ils soient plus modernes que nous le pensons. Il est vrai, M. Grimm 5) est de l'avis de Méon que le

1) Dans la 28. il est de même question de la „putain” du prêtre, vs. 20880, 21057; de sa „pute”, vs. 21893 ; elle est appelée „la meschine au prestre,” vs. 21824.

2) M. Grimm, Reinhart Fuchs, p. CXLII; von Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, tom. VI, p. 232 et suiv.

3) Dans Méon, Fabliaux et Contes, tom. I, p. 98.
4) Ibidem, tom. III, p. 319.
5) Reinhart Fuchs, p. CXLI.

« IndietroContinua »