Immagini della pagina
PDF
ePub

reclamations était qu'ils trouvaient dans cette terrible mesure un frein qui arrêtait les entreprises de leur ambition, une autorité qui les exposait à des punitions promptes et sévères. »

Sans doute, les tribuns n'avaient pas tort en principe, et cette formule était une étrange manière de maintenir la paix; c'était, sous prétexte de réprimer les séditieux, commander au peuple l'assassinat, faire de Rome un champ de bataille, et donner, au sein d'une république policée, un spectacle qu'on retrouve à peine chez les nations les plus sauvages; mais si le sénat de Rome usa quelquefois de ce moyen, sans une absolue nécessité, il est vrai de dire que ce reproche ne pouvait lui être adressé au sujet de la mort de Saturninus et de ses principaux adhérens.

Quoi qu'il en soit, les factieux de tous les rangs se trouvèrent intéressés au procès de Rabirius et à sa ruine; et le tribun T. Attius Labienus, en le citant devant le tribunal des décemvirs, n'était que l'agent de Jules César, que ses vues ambitieuses portaient à affaiblir l'autorité du sénat. César vint même à bout, par ses intrigues, de se faire nommer duumvir conjointement avec Lucius César : sa nomination eut lieu au mépris des lois; car il fut choisi par le préteur et non par le peuple. Hortensius défendit Rabirius, il prouva la fausseté de l'accusation de meurtre, en établissant que Saturninus avait été tué par un esclave qui, pour sa récompense, fut affranchi; il essaya ensuite de démontrer que jamais Rabirius n'avait promené dans des festins la tête du tribun, comme on le disait. L'accusé, malgré la déposition favorable de plusieurs témoins, fut condamné au supplice des esclaves, c'est-à-dire à expirer sur une croix. La loi Porcia, observe Clément, défendait, il est vrai, d'infliger la peine de mort, et surtout le supplice de la croix, à un citoyen romain; mais dans ces temps de trouble et d'anarchie, on trouvait toujours des prétextes pour éluder les lois.

Condamné au tribunal des duumvirs, Rabirius en appela au peuple assemblé par centuries, et Suétone observe que rien ne lui fut plus favorable devant ce nouveau tribunal, que la sévérité passionnée de Jules César, son premier juge. Cicéron, bien que revêtu de la dignité consulaire, ne dédaigna pas de plaider une cause qui intéressait tout l'ordre sénatorial. Jules César et Labienus intriguèrent contre l'accusé. Labienus fit ordonner à l'orateur de ne pas employer plus d'une demi-heure à son plaidoyer. Enfin, pour

[ocr errors]

émouvoir le peuple, il fit exposer à la tribune aux harangues le portrait de Saturninus.

Ces entraves, imposées à la fécondité habituelle de Cicéron, ne paraissent pas avoir nui à la beauté de sa harangue, qui est, comme il le dit lui-même dans son discours contre Pison, pleine de véhé– mence d'un bout à l'autre. Sa diction a partout de la rapidité, de la chaleur, enfin cette force qui tient à la précision.

Après avoir, en peu de mots, expliqué les motifs qui lui ont fait entreprendre la défense de Rabirius, et détruit quelques imputations étrangères à la cause, il déclare que, si l'accusé a tué Saturninus, il mérite une récompense et non pas des châtimens, car il n'aurait fait que se joindre aux consuls et au sénat qui avaient pris les armes pour la défense de la république. L'orateur va plus loin, il regrette que Rabirius n'ait pas tué Saturninus de sa propre main. Les murmures d'une partie de l'assemblée, qui s'élevèrent à ces paroles, fournirent à Cicéron l'occasion d'un beau mouvement; il apostropha vivement les interrupteurs; et au lieu de se rétracter et d'adoucir ses expressions, il soutint avec fermeté ce qu'il avait dit. Ce fut la seule fois qu'il prit ce ton de hauteur en s'adressant au peuple.

On est surpris que l'orateur ne réfute pas le reproche fait à Rabirius, d'avoir porté dans des soupers la tête de Saturninus. La réponse à ce chef d'accusation se trouvait-elle dans les parties de cette harangue que le temps n'a pas respectées? Il est difficile de le penser: car la principale lacune du discours formait la péroraison, et dans ce qu'on en a retrouvé rien n'indique que ce fait ait pu être discuté. Cicéron avait-il des motifs pour garder à cet égard un silence prudent? J'inclinerais à le penser: car si le fait eût été seulement douteux, l'orateur romain qui, dans ses plaidoyers, se montre si prodigue d'assertions hasardées, n'eût pas manqué d'aborder ce point important. Au reste, on doit rappeler que l'Epitome de Tite-Live (liv. LXIX) accuse Rabirius d'avoir tué Saturninus, a Rabirio quodam interfectus est.

Dans le cours des discussions, l'orateur compare Labienus à Caïus Gracchus, et ce parallèle lui fournit des traits sanglans contre son adversaire. Un autre parallèle qu'il fait entre lui-même et Labienus, dut produire beaucoup d'effet sur l'assemblée. Le tribun reprochait à Cicéron de vouloir abolir l'accusation pour crime de

haute trahison: le consul répond que tandis que Labienus, tribun, veut qu'on inflige à des citoyens le supplice des esclaves; lui, consul, s'oppose à cette cruelle violation de la dignité civique, et prétend écarter de Rome la présence du bourreau et l'appareil infâme de la croix.

A force d'amplifier cette partie de sa discussion, l'orateur s'écarte du vrai, comme l'a remarqué Clément; car, à prendre ses expressions à la rigueur, il semble qu'il faille laisser impunis les crimes de haute trahison, et qu'il n'est jamais permis de condamner un citoyen à mort. Cependant, quelques mois après, Cicéron, toujours l'homme du moment, démentira cette profession de foi, en ordonnant luimême la mort des complices de Catilina. Il ne suffisait pas de prouver que Rabirius devait subir le supplice des esclaves en présence de tout le peuple, il fallait examiner encore si l'on pouvait justement l'exécuter dans la prison.

Toute l'éloquence du défenseur de Rabirius n'aurait pas empêché le peuple de confirmer le jugement des duumvirs, si Metellus Celer, préteur et augure, qui s'aperçut de cette fâcheuse disposition, n'eût rompu l'assemblée, sous prétexte que les auspices n'étaient pas favorables. On ne put recueillir les voix. Labienus ne renouvela point l'accusation, et, comme la conjuration de Catilina occupa bientôt tous les esprits, Rabirius termina en paix sa carrière.

J'ai déjà parlé de la lacune qui existait à la fin de ce discours : cette péroraison a été découverte il y a quelques années dans un manuscrit du Vatican, insérée, et traduite pour la première fois dans l'édition de M. V. Leclerc. M. Naudet, auteur de cette traduction, a bien voulu nous communiquer la partie qui correspond à cette lacune.

Entre ses discours contre la loi agraire et son plaidoyer pour Rabirius, Cicéron avait prouoncé deux discours qui sont entièrement perdus; l'un avait pour titre, de Lege theatrali Othonis ; l'autre, de Proscriptis liberis (Voyez ci-dessus le préambule de la première loi agraire, t. x, p. 235, et ci-dessous le préambule de la première Catilinaire.) Ainsi le plaidoyer de Rabirius n'est que la septième des harangues consulaires (An de R. 691). C. D.

PRO C. RABIRIO

PERDUELLIONIS REO

AD QUIRITES.

ORATIO OCTAVA DECIMA.

I. ETSI, Quirites, non est meæ consuetudinis, initio dicendi rationem reddere, qua de causa quemque defendam, propterea, quod cum omnibus civibus in eorum periculis semper satis justam mihi causam necessitudinis esse duxi: tamen in hac defensione capitis, famæ, fortunarumque omnium C. Rabirii, proponenda ratio videtur esse officii mei; propterea quod, quæ justissima mihi causa ad hunc defendendum esse visa est, eadem vobis ad absolvendum debet videri. Nam me quum amicitiæ vetustas, tum dignitas hominis, tum ratio humanitatis, tum meæ vitæ perpetua consuetudo, ad C. Rabirium defendendum est adhortata: tum vero, ut id

POUR C. RABIRIUS

ACCUSÉ DE CRIME D'ÉTAT

DEVANT LE PEUPLE ROMAIN.

DIX-HUITIÈME DISCOURS.

en

I. JUSQU'ICI, Romains, je n'ai pas eu coutume, commençant mes discours, de vous rendre compte des motifs qui me faisaient entreprendre une défense; tout citoyen, par cela seul qu'il était en danger, m'a toujours semblé avoir d'assez justes droits à l'empressement de mon zèle: cependant, aujourd'hui que je vais défendre la vie, la réputation et la fortune entière de C. Rabirius, je vous exposerai d'abord les raisons qui m'ont imposé ce devoir car les justes motifs qui me portent à prendre sa défense, doivent aussi vous déterminer à l'absoudre. Non-seulement la vieille amitié qui m'unit à lui, la considération qui l'entoure, les sentimens de l'humanité, et les principes que j'ai professés constamment, m'ont fait une loi de défendre C. Rabirius; le salut de

« IndietroContinua »