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L'ORATEUR'

ADRESSÉ PAR CICERON

A BRUTUS.

1. ÉTAIT-IL plus difficile et plus grave de résister à vos

vœux réitérés que d'y satisfaire, c'est, mon cher Brutus, ce que je me suis demandé, et j'ai balancé long-temps. Répondre par un refus à la juste prière, aux nobles désirs de l'ami le plus cher et le plus fidèle, c'était bien pénible pour moi; mais s'engager dans une entreprise au dessus de ses forces, et peut-être même de ses idées, est-ce conforme, me disais-je, à ce respect avec lequel on doit attendre la critique des hommes éclairés? Qu'y a-t-il de plus grave, en effet, que d'avoir à décider parmi tant de grands orateurs de caractères si divers, quel est le meilleur genre, quelle est, pour ainsi dire, la meilleure forme d'éloquence? Mais vous m'en avez souvent prié; je vais l'essayer, moins dans l'espoir de réussir, que pour me soumettre à une épreuve. J'aime mieux manquer de prudence en vous obéissant, que de violer, en vous refusant, les devoirs de l'amitié.

Vous me demandez donc, et cela depuis long-temps, quel est le genre d'éloquence que j'approuve le plus,

nihil addi possit, quod ego summum et perfectissimum judicem. In quo vereor, ne, si id, quod vis, effecero, eumque oratorem, quem quæris, expressero, tardem studia multorum, qui, desperatione debilitati, experiri nolint, quod se assequi posse diffidant. Sed par est omnes omnia experiri, qui res magnas et magno opere expetendas concupiverunt. Quod si quem aut natura sua, aut illa præstantis ingenii vis forte deficiet, aut minus instructus erit magnarum artium disciplinis: teneat tamen eum cursum, quem poterit. Prima enim sequentem, honestum est in secundis tertiisque consistere. Nam in poetis, non Homero soli locus est (ut de Græcis loquar), aut Archilocho, aut Sophocli, aut Pindaro; sed horum vel secundis, vel etiam infra secundos. Nec vero Aristotelem in philosophia deterruit a scribendo amplitudo Platonis; nec ipse Aristoteles admirabili quadam scientia et copia, ceterorum studia restinxit.

II. Nec solum ab optimis studiis excellentes viri deterriti non sunt, sed ne opifices quidem se artibus suis removerunt, qui aut Ialysi, quem Rhodi vidimus, non potuerunt, aut Coæ Veneris pulchritudinem imitari. Nec simulacro Jovis Olympii, aut Doryphori statua deterriti, reliqui minus experti sunt, quid efficere, aut quo progredi possent: quorum tanta multitudo fuit, tanta in suo cujusque genere laus, ut, quum summa - miraremur, inferiora tamen probaremus.

In oratoribus vero, græcis quidem, admirabile est, quantum inter omnes unus excellat. Attamen, quum

et que je crois le plus complet, le plus beau, le plus parfait. Je crains, si je cède à votre vœu, si je trace le portrait de cet orateur que vous cherchez, de rebuter les disciples de l'éloquence, qui, découragés à la vue d'un modèle désespérant, n'oseront plus marcher vers un but qu'ils croiront ne pouvoir atteindre. Cependant rien ne doit arrêter celui dont l'ambition aspire à de grandes choses qui veulent de grands efforts. Quand même on n'aurait pas ces dons de la nature, cette force de génie, ces hautes connaissances du parfait orateur, il faut suivre la route jusqu'où l'on peut. Quand on veut arriver à la première place, il est beau de s'arrêter à la seconde, même à la troisième. Homère, Archiloque, Sophocle ou Pindare 2 (je ne parle ici que des Grecs) n'ont pas seuls un rang parmi les poètes; il en est à côté d'eux, il en est au dessous d'eux. Aristote, dans la philosophie, n'a pas été effrayé de la majesté de Platon 3; la science merveilleuse et le vaste génie d'Aristote lui-même n'ont pas découragé d'autres esprits.

II. Ces grands hommes ne sont pas les seuls qu'une émulation courageuse ait soutenus dans leurs travaux : les artistes même renoncent-ils à leur profession, parce qu'ils ne peuvent atteindre à la beauté, soit de l'Ialyse que nous avons vu à Rhodes 4, soit de la Vénus de Cos 5? Le Jupiter olympien 6, le Doriphore7 n'ont pas empêché d'autres statuaires d'essayer leurs forces, de donner carrière à leur génie. Il y en a tant qui se sont signalés chacun dans leur genre, que, malgré notre admiration pour les modèles, les ouvrages du second ordre obtiennent encore notre estime.

Si nous venons aux orateurs, je parle des orateurs grecs, il en est un dont la supériorité sur tous les au

esset Demosthenes, multi oratores magni et clari fuerunt, et antea fuerant, nec postea defecerunt. Quare non est, cur eorum, qui se studio eloquentiæ dediderunt, spes infringatur, aut languescat industria. Nam neque illud ipsum, quod est optimum, desperandum est; et in præstantibus rebus, magna sunt ea, quæ sunt optimis proxima.

Atque ego in summo oratore fingendo talem informabo, qualis fortasse nemo fait. Non enim quæro, quis fuerit, sed quid sit illud, quo nihil possit esse præstantius; quod in perpetuitate dicendi non sæpe, atque haud scio an unquam, in aliqua autem parte eluceat aliquando, idem apud alios densius, apud alios fortasse rarius. Sed ego sic statuo, nihil esse in ullo genere tam pulchrum, quo non pulchrius id sit, unde illud, ut ex ore aliquo, quasi imago, exprimatur, quod neque oculis, neque auribus, neque ullo sensu percipi potest; cogitatione tantum, et mente complectimur. Itaque et Phidiæ simulacris, quibus nihil in illo genere perfectius videmus, et his picturis, quas nominavi, cogitare tamen possumus pulchriora. Nec vero ille artifex, quum faceret Jovis formam, aut Minerva, contemplabatur aliquem, e quo similitudinem duceret; sed ipsius in mente insidebat species pulchritudinis eximia quædam, quam intuens, in eaque defixus, ad illius similitudinem artem et manum dirigebat.

III. Ut igitur in formis et figuris est aliquid perfectum et excellens, cujus ad cogitatam speciem imitando

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tres frappe d'étonnement. Cependant, du temps de Démosthène, il y avait plusieurs grands et illustres orateurs. Il y en avait avant lui, il y en-eut après lui. Il ne faut donc pas que ceux qui se sont livrés à l'éloquence laissent affaiblir leur espoir ou ralentir leur zèle. On ne doit pas désespérer d'atteindre à la perfection. Dans les grandes choses, ce qui approche de la perfection est déjà grand et beau.

Peut-être l'orateur dont je vais donner l'idée sera-t-il trop accompli pour ressembler à personne. Je ne cherche pas s'il y en a eu de tel, je cherche quelle est cette éloquence parfaite, qui ne s'est montrée que rarement et peut-être jamais dans tout un discours, mais dont quelques parties seulement ont pu offrir des traits plus ou moins fréquens, selon le mérite des orateurs. Je pose même en principe, qu'il n'y a rien de si beau en quelque genre que ce soit, qui ne le cède à cette beauté primitive, dont les autres ne sont qu'une imparfaite ressemblance; beauté inaccessible à nos sens, à nos faibles organes, et que la pensée, que l'âme seule peut saisir. Aussi quoique nous n'ayons rien vu de plus parfait en leur genre que les statues de Phidias, et les tableaux dont j'ai parlé, nous pouvons cependant concevoir quelque chose de plus beau. Phidias, quand il faisait son Jupiter ou sa Minerve, ne prenait modèle sur aucun objet sensible; mais il y avait dans sa pensée une beauté suprême sur laquelle il tenait ses regards attachés, et dont la contemplation dirigeait son esprit

et sa main.

III. Ainsi, de même que pour les arts il y a un beau idéal dont les objets sensibles ne sont que l'imitation;

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