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La Providence est le gouvernement direct de Dieu dans le monde et dans l'homme. Il semble que pour la démontrer on n'ait besoin que de regarder autour de soi, et de trouver partout des traces de sagesse et de bonté, comme il suffit pour juger des lois d'un pays de voir les citoyens paisibles, l'industrie florissante, les arts honorés. Depuis l'origine de la philosophie, on a construit des systèmes sur ce fondement. Tandis que les métaphysiciens entassent les formules et s'épuisent à chercher dans la nature de Dieu le secret du monde, entreprise téméraire pour la faiblesse humaine, des philosophes plus modestes se contentent d'étudier les merveilles de la nature; de montrer comment l'immense variété des phénomènes sort régulièrement de l'uniformité des lois; d'expliquer le mal en prouvant qu'il ne vient pas de Dieu, mais de l'ignorance ou de la malignité des hommes, et qu'il est nécessaire pour produire un plus grand bien. Tout leur est bon, la science la plus profonde et les notions les plus usuelles et les plus vulgaires. Il n'y a pas un usage dans nos meurs, pas un sentiment dans nos cœurs, pas une notion, si vague qu'elle puisse être, dans l'esprit d'un enfant ou d'un homme peu éclairé, pas une découverte dans les sciences, pas un chef-d'æuvre dans les arts, qui ne leur serve à s'élever à Dieu. Ils font, de la description minutieuse de la créature, un hymne à la louange du Créateur. Loin de partager la sombre et ardente exaltation des mystiques qui, dans leur amour

de la perfection idéale, oublient ou méprisent le monde, c'est en admirant le monde, au contraire, c'est en l'aimant, qu'ils apprennent à aimer Dieu. Leur science n'est ni exigeante, ni ardue : tout est uni chez eux, tout est simple, tout est bienveillant, tout est dans les voies ordinaires de la nature. Ils ont un langage qui ne demande

pas
d'effort

pour

être entendu, et ils se glorisient avec raison de parler à l'esprit et au cœur de la foule : tendres et bienfaisants philosophes, âmes d'élite qu'on ne peut rencontrer sans les aimer, et dont on ne peut lire les ouvrages sans une secrète et douce émotion. On dirait que, par une grâce spéciale, ceux qui consacrent leur vie à nous apprendre l'amour de Dieu, sont euxmêmes les plus dignes d'amour et les plus aimés parmi les hommes.

A Dieu ne plaise que nous voulions détourner personne de ces études qui sont à la fois une démonstration, une exhortation et une prière! C'est une sainte et salutaire pensée que de s'attacher ainsi à pallier le mal, à exalter le bien, à reconnaître partout la main de celui qui, étant le créateur du monde, veut aussi en être appelé le père. Rien n'est plus doux à contempler que ces âmes inclinées à l'indulgence, dont la sympathie est toujours prête et toujours sincère, qui voient le mal sans s'y attacher, et se sentent emportées comme par un vol vers tout ce qui est bien et tout ce qui est beau; âmes naïves, compatissantes, généreuses, faites pour sentir le bonheur et

pour le répandre, imprudentes quelquefois, trompées souvent, et fières encore d'être trompées quand leur erreur vient d'avoir trop présumé des autres hommes. Laissons ces priviléges de l'amour nous raconter leur monde enchanté, où tout est grand, beau, utile, bien ordonné, où il n'y a pas de monstres, où il n'arrive pas de catastrophes. Laissons-les oublier les grandes injustices de l'histoire, et suivre d'un weil charmé le progrès continu des arts, des lettres, de la civilisation, de l'honnêteté publique. Laissons-les croire que tous les hommes naissent bons et vertueux, et que

le vice n'est jamais qu'une exception et un malheur. Leur illusion, si c'en est une, est plus près de la vérité que le désenchantement des autres. Il y a dans le monde assez de grandeur et d'harmonie, il y a dans l'histoire assez de justice, et surtout il y a dans nos cours assez d'élan vers le bien, assez de force pour expliquer, pour justifier leur enthousiasme. De même qu'en montant sur des sommets très-élevés on n'aperçoit plus la fange des chemins, on échappe aussi à la vue du mal dans le monde, dans l'histoire, dans le cour de l'homme, lorsqu'au lieu de s'abîmer dans les détails, on accoutume son esprit à voir au loin, à regarder de haut. C'est pour cela qu'il y a de la beauté dans tout ce qui est grand; et pour le dire ici, c'est pour cela que la science des abstractions, la métaphysique, lorsqu'on la pousse un peu loin et qu'on sait la comprendre, produit dans l'âme les mêmes effets que la grande poésie.

Les objections qu'on élève contre la démonstration de la Providence, faite sous cette forme, portent plutôt sur les exagérations des optimistes que sur le fond même de la thèse qu'ils soutiennent.

Êtes-vous bien sûrs, leur dit-on, de cette perfection universelle? Le monde est si vaste pour notre faiblesse, le nombre des êtres qu'il contient si immense, que les plus longues énumérations laissent la pensée indécise, tant il reste encore à connaître après ce qu'on nous montre! De tant de sciences diverses dont se compose la science, qui peut se vanter d'en savoir plus d'une ou deux, et de les savoir à fond ? La plupart des sciences n'en sont, pour ainsi dire, qu'à leur commencement, on les traverse à force de peine, et, lorsqu'on a appris tout ce qu'elles enseignent, on découvre au delà un horizon à perte de vue, du travail pour des milliers de générations. Quand même il se pourrait qu'un seul esprit en une seule vie parcourût toutes les sciences, toutes les sciences réunies ne nous expliqueraient qu'un bien petit coin de l'univers. Depuis deux mille ans que nous travaillons, nous avons fait beaucoup si nous comparons la science actuelle à ce qu'elle était sous Thalès et Pythagore: combien peu, si nous mettons les secrets arrachés à la nature en balance avec ceux qu'elle recèle encore dans son sein?! Cette condition de la

1. « Quota pars operis tanti nobis committitur? » Sénèque, Quæst nat., lib. VII, cap. XXX.

science humaine ne doit pas nous décourager de chercher; mais elle peut à bon droit nous détourner de résumer et de conclure. Hélas ! quand il sera prouvé que tout ce que nous connaissons est bon, il en résultera tout au plus un préjugé pour la bonté de tout le reste.

Non-seulement nous sommes limités dans l'étendue de nos connaissances; mais ne le sommes-nous pas dans leur nature? Nous connaissons peu de chose : connaissons-nous réellement ce que nous croyons connaître ? Ce n'est pas ici un argument de scepticisme, tant s'en faut; mais le besoin de savoir, l'orgueil humain, et sa sæur la frivolité humaine, l'habitude d'accepter comme expliqué ce qui est seulement familier, ne nous portent-ils pas à chaque instant à prendre des comparaisons pour des démonstrations, des préjugés pour des connaissances ? Quelquefois c'est par résignation qu'on se contente de peu, et plus souvent c'est par ambition. Il n'est pas aisé de persuader à un chimiste qu'il ignore la nature de la matière, à un physicien qu'il ignore la nature de l'étendue, à un philosophe que Dieu est incompréhensible. Les doctrines les plus puériles ont été gravement enseignées par des hommes de génie dans les écoles illustres. Nous parlons au passé par respect humain. L'histoire ne nous dispense que trop, par des exemples éclatants, de faire la guerre aux écoles contemporaines. Lisons dans Xenophon l'énumération des merveilles par lesquelles Socrate prou.

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