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la

puissance, et il joint à ces deux attributs tous ceux qui constituent à nos yeux la perfection, tels que bonté, la beauté, et tous ceux, en nombre infini, qui, n'ayant aucune analogie même lointaine avec ce que nous connaissons, restent nécessairement inconnus à notre pensée.

II y a eu de tout temps, mais il y a surtout de nos jours, des philosophes qui croient servir la science en dissimulant ses limites, et qui, après avoir démontré Dieu avec autant d'assurance qu'on en peut mettre à démontrer une proposition de géométrie, entreprennent d'énumérer ses attributs et de les décrire, comme si l'homme pouvait avoir une connaissance claire et complète de la nature divine.

Notre philosophie n'est pas si hautaine. Plus humiliés de ce qui nous manque qu'enivrés de ce qu'il nous est permis d'entrevoir, le premier mot que nous voulons prononcer en parlant de Dieu est celui d'incompréhensibilité.

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Ce mot répugne à l'orgueil humain, et, s'il faut le dire aussi, à l'orgueil philosophique. On veut bien qu'une religion parle de l'incompréhensibilité de Dieu, et tout le monde sait que la religion catholique proclame un Dieu caché, un Dieu incompréhensible; mais il semble que la philosophie a précisément pour but d'expliquer tous les mystères, de rendre toutes les idées précises, de porter partout les lumières de la raison, et d'accoutumer l'esprit à

ne croire que ce qu'il peut prouver et comprendre. On dirait que cette parole de Bayle: « Le comprendre est la mesure du croire, » est la devise même de la philosophie. Croire sans preuve, ou croire sans comprendre, paraissant tout au plus pour la raison humaine deux différentes manières d'abdiquer.

Ces lieux communs ne résistent pas à l'examen. Il ne s'agit pas, dans la science, d'atteindre où nous voulons, mais d'atteindre où nous pouvons. Il est sans doute de l'essence de la philosophie de ne rien croire sans preuve; mais quand une fois l'existence d'un être est prouvée, renoncerons-nous à croire à cette existence, sous le prétexte que la nature de cet être nous est incompréhensible? Si, après avoir démontré Dieu, nous pouvions arriver à le comprendre, nous dirions que nous savons que Dieu est, et que nous savons quel il est. Si, au contraire, après l'avoir démontré, nous reconnaissons que nous ne pouvons pas le comprendre, nous devons dire que nous savons qu'il existe, et que nous ne savons pas quelle est sa nature1. Ces données sont si simples et si naturelles, qu'en y réfléchissant on a peine à s'expliquer ces prétentions d'omniscience affichées par certaines écoles'.

1. « On peut bien connaître l'existence d'une chose sans connaître sa nature. » Pascal, Pensées; édit. Havet, p. 145.

2. « C'est une chose étrange, qu'ils ont voulu comprendre les principes des choses, et de là arriver à connaître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. » Pascal, Pensées; édit. Havet, p. 8.

Il faut d'ailleurs se rendre clairement compte de ce qu'on doit entendre par ces mots : l'incompréhensibilité divine. On ne veut pas dire par là qu'il y ait quelque chose dans la nature de Dieu de contraire à la raison; on ne veut pas dire, non plus, qu'il n'y ait absolument rien dans la nature de Dieu que la raison puisse connaître'. « Je puis toucher une montagne, dit Descartes, quoique je ne puisse l'embrasser. >>

Dieu n'est pas contraire à la raison : il lui est supérieur. Il est incompréhensible à la raison: il ne lui est pas entièrement inaccessible.

Comprendre qu'une chose est contraire à la raison, et cependant l'admettre, c'est renoncer à la raison et à la philosophie; comprendre qu'une chose est au-dessus de la raison, c'est seulement reconnaître qu'il y a des bornes à la raison et à la philosophie'.

Si nous disions que Dieu est entièrement inaccessible à la raison, ou, en d'autres termes, que nous ne connaissons rien de lui, sinon qu'il existe, nous rendrions tous nos raisonnements inutiles, en les faisant aboutir à un nom qui n'exprimerait rien pour notre pensée; mais nous pouvons connaître certains attributs de Dieu, et certains de ses actes, sans avoir

1. « Lorsque Dieu est dit être inconcevable, cela s'entend d'une pleine et entière conception, qui comprenne et embrasse parfaitement tout ce qui est en lui, et non pas de cette médiocre et imparfaite qui est en nous, laquelle néanmoins suffit pour connaître qu'il existe. » Descartes, Réponse aux deuxièmes objections.

2. Leibnitz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, liv. IV, chap. x.

le droit pour cela de dire que nous comprenons sa nature. La religion catholique, qui admet l'incompréhensibilité de Dieu, admet en même temps que Dieu est infiniment intelligent, infiniment bon, infiniment puissant, qu'il a créé le monde et qu'il le gouverne; et cependant personne n'a jamais reproché cela comme une contradiction à la religion catholique'.

Dieu est-il le seul être dont nous affirmions l'existence, et dont nous ne comprenions pas la nature? N'est-il jamais arrivé, par exemple, aux sciences physiques de constater un phénomène longtemps avant d'en trouver l'explication? N'y a-t-il pas, à l'heure qu'il est, des phénomènes très-connus que personne n'a expliqués, et qu'on désespère d'expliquer jamais? Si, dans la nature elle-même, c'est-àdire dans ce qui est nécessairement limité et imparfait, nous reconnaissons l'existence de véritables mystères, insondables à la raison humaine, par quelle aberration voudrions-nous que l'être parfait n'eût point d'abîmes pour notre pensée ??

1. << Dieu est un esprit infini, éternel, incompréhensible, qui est partout, qui voit tout, qui peut tout, qui a fait toutes choses de rien, qui gouverne tout par sa sagesse.» Bossuet, Catéchisme de Meaux, leçon 1.

2. « L'incompréhensibilité ne nous empêche pas de croire même des vérités naturelles; par exemple, nous ne comprenons pas la nature des odeurs et des saveurs, et cependant nous sommes persuadés par une espèce de foi que ces qualités sensibles sont fondées dans la nature des choses, et que ce ne sont pas des illusions. >> Leibnitz, Discours de la conformité de la raison et de la foi, § 41.

Qu'est-ce que comprendre? On ne se rend pas compte de ce mot; il dit beaucoup. Je suis presque le maître de ce que je comprends; j'en sais le secret. Une chose que j'ai comprise n'a plus d'obscurités pour moi, je puis la décrire et l'expliquer; elle est, pour le moins, à mon niveau.

Comprendre un raisonnement, c'est saisir le lien qui, de ses diverses parties, fait un tout. Mais qu'est-ce que comprendre un être?

Voici une montre tout le monde sait que c'est une machine destinée à produire un mouvement régulier. Savoir cela, c'est savoir qu'il y a des montres; pour comprendre ce qu'elles sont, il faut que je suive le mouvement depuis l'aiguille jusqu'au ressort, que je me rende compte de l'action de tous les rouages, et que je voie en quelque sorte tous les mouvements sortir d'un mouvement unique, comme les conséquences sortent de leurs principes.

Mais le premier mouvement, qui est cause des autres, est-ce que je le comprends? Et la transmission des mouvements d'un corps à un autre, est-ce que je la comprends? Sans aller si loin, est-ce que je comprends le mouvement lui-même ? Je le connais, je suis familier avec lui, il ne me cause aucun étonnement, je n'ai pas coutume de me demander en quoi il consiste : tout cela est vrai, et il est également vrai qu'après l'avoir décrit, ce qui est presque toujours facile, je me trouve hors d'état de l'expliquer, et à plus forte raison de le comprendre.

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