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CHAPITRE III.

LA CRÉATION ET LE PANTHÉISME.

« Je vous avais donc perdu de vue pour un peu de temps, ô mon trésor! ô unité infinie qui surpassez toutes les multitudes! je vous avais perdu, et c'était pis que me perdre moi-même! Mais je vous retrouve avec plus d'évidence que jamais. Un nuage avait couvert nos faibles yeux pour un moment; mais vos rayons, ô vérité éternelle, ont percé ce nuage! Non, rien ne peut remplir mon idée que vous, ô unité qui étes tout, et devant qui tous les nombres accumulés ne seront jamais rien! Je vous revois et vous me remplissez, Tous les faux infinis mis en votre place me laissaient vide. » - Fénelon, De l'existence de Dieu, IIo parlie, chap. III.

Nous savons que Dieu existe, et nous savons dans quelle limite nous le pouvons connaître. Il s'agit maintenant avant tout d'examiner s'il a créé le monde en dehors de lui-même, ou si le monde n'est qu'une modification de la substance divine.

Déjà, pour nous, la question est tranchée, car nous avons établi que Dieu n'est ni dans le temps ni dans l'espace : il est donc en dehors du monde.

On a beau faire, le temps éternel, l'espace infini sont des erreurs qui mènent tout droit au panthéisme. Ce grand vide ne peut avoir que

Dieu

pour

hôte, et, dès qu'il y entre, la mobilité, la divisibilité l'envahissent. C'est pourquoi le dogme de l'incompréhensibilité répugne à tous les rationalistes qui se sont laissé leurrer par l'infinité prétendue du temps et de l'espace. Il leur faut un Dieu compréhensible, un Dieu humain; parce qu'ils ne veulent

pas

creuser l'abîme entre Dieu et le monde. Ils feront volontiers des réfutations du panthéisme, mais ces réfutations prouvent leur bonne foi et leur inconséquence, et se retournent contre euxmêmes.

Voici pourquoi nous nous mettons à discuter le panthéisme, au lieu de prouver directement la création. C'est que la création ne se prouve pas; elle est démontrée par la démonstration même de l'existence de Dieu , à moins qu'on ne prouve qu'elle est impossible. Les panthéistes n'ont point d'autre argument pour établir leur système que l'impossibilité de la création. Tantôt ils soutiennent qu'on ne peut même s'en faire une idée; et que ce mot est vide de sens, et tantôt que la toute-puissance de Dieu n'a pas pu tirer quelque chose du néant, parce qu'aucune puissance terrestre ne pourrait le fáire. Ainsi ils avouent qu'il y a un Dieu et prétendent qu'il n'a pas pu créer le monde; d'où ils concluent que Dieu et le monde sont distincts sans être séparés. Il n'y a donc en question que la possibilité de la création. La création est réelle, si elle est possible.

Nous commencerons par exposer les objections des panthéistes.

Qu'entend-on d'abord par ce mot créer? La religion chrétienne le définit ainsi : Créer, c'est faire quelque chose de rien. C'est bien là, en effet, le sens que tous les partisans du dogme de la création donnent à ce mot. Or, est-il possible de faire quelque chose de rien? on peut faire d'une chose une autre chose, cela s'appelle transformer; mais faire du néant quelque chose, ou créer, cela n'est pas seulement impossible, mais absurde. Le néant n'est pas un élément dont on puisse se servir à quoi que ce soit’. Nous l'introduisons dans notre langage par un artifice dont il est aisé de se rendre compte; mais il ne faut pas être dupes de cet artifice, au point de donner un rôle au néant dans la réalité, car ce sont là des pensées qui se confondent elles-mêmes.

Dieu , évidemment, peut faire des choses que l'homme ne peut faire. Mais quand nous affirmons qu'il fait une certaine chose impossible à tout autre que lui, il faut au moins que nous comprenions notre propre affirmation. Prononcer un mot sous lequel notre esprit ne met aucune idée, c'est perdre son temps. Quelle idée pouvons-nous avoir de l'acte de la création, si l'acte de créer consiste en effet à faire quelque chose de rien ? Où prendrions-nous une

1.

« Principium binc cujus nobis exordia sumet.
a Nullam rem e nihilo gigni divinitus unquam. »

(Lucrèce, liv. I, vers 148, 149).

telle idée ? Il n'y a pas une seule chose dans la nature qui ne naisse d'une autre chose ; il n'y a rien , ni en nous, ni hors de nous, qui puisse nous donner l'idée de la création. Nous sommes, à l'égard de cette idée, dans la même situation qu’un aveugle-né pour l'idée de la couleur. Les aveugles peuvent parler des couleurs par ouï-dire; mais si tous les hommes étaient aveugles, parleraient-ils des couleurs ? soupçonneraient-ils l'existence des couleurs? Et puisque aucun homme ne peut créer, comment les hommes auraient-ils l'idée de la création ?

Une école se fait une affaire principale de rechercher l'origine de nos idées; elle fait des analyses minutieuses pour arriver à établir que l'idée de cause nous vient de la conscience et non de la perception externe; quoique le monde soit rempli de causes, nous vivrions, selon cette école, au milieu de toutes ces puissances, sans savoir ce que c'est qu'une puissance, si nous n'en étions pas une nous-mêmes ; et la même école voudra soutenir que, ne pouvant jamais créer, nous avons l'idée de la création ?

Voici un axiome que personne ne songe à contester : c'est qu'il n'y a pas d'effet sans cause. Mais que signifie cet axiome? pour le comprendre complétement, il faut bien entendre ce que l'on entend par une cause. Les anciens disaient qu'il y en a de quatre sories : la cause efficace, la forme, la matière et la cause finale. Laissons la cause formelle, qui tient à des doctrines métaphysiques particulières.

Les trois autres sont tellement comprises dans la notion de cause , qu'on est forcé d'en convenir, à quelque école

que l'on appartienne; et il s'ensuit qu'en vertu de l'axiome « Tout ce qui existe suppose une cause, » une matière est aussi nécessairement requise qu'une cause finale et une cause efficace.

Les déistes raisonnent ainsi : « Si je vois une montre, je dis : Il y a un horloger; si je vois le monde, je dis : Il y a un Dieu. » Mais quand je vois une montre, je ne dis pas seulement qu'il y a un horloger, je dis que cet horloger avait du cuivre et de l'or à sa disposition, et ces éléments dont il s'est servi ne sont pas moins nécessaires que lui-même à la production de son æuvre.

C'est donc se payer de mots, et en quelque sorte offenser le bon sens, que de parler de création, parce que l'assemblage de mots que l'on fait en disant que le néant est devenu quelque chose , implique contradiction et ne représente rien de réel à la pensée.

Voilà une première objection contre la création ; en voici une seconde. Que Dieu soit, ou non, créateur, qu'est-il en lui-même, dans sa nature intime ? Il est parfait; car il faut qu'il ne soit pas, ou qu'il soit parfait. Savons-nous ce que c'est que la perfection? Nous ne le savons pas absolument, mais nous savons au moins quelque chose de la nature de l'être parfait, et par exemple ceci, qui n'est qu'une définition ; c'est

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