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Du monde, étranger à la liberté, mobile, et soumis lui-même à des lois nécessaires? Non, la loi morale ne vient ni de moi, ni de la société, ni du monde. Elle était avant moi, et subsistera après moi. Je puis la violer, non la détruire. La société humaine a beau la méconnaître, la nier, la détester; ce monde détruit, le monde qui viendrait à naître obéirait encore à la loi morale. La liberté est mobile, mais la justice est absolue. Nos sentiments, nos actions, nos pensées sont éphémères; mais le beau , le bien et le vrai sont éternels.

Ainsi la psychologie, la logique, la morale ramènent partout la pensée de l'infini. Elles

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tendent sans cesse, par toutes leurs analyses, par toutes leurs théories. Elles se viennent l'une à l'autre en aide pour cette œuvre commune, qui fait leur unité par l'unité d'origine et de but. On peut presque définir la philosophie dans toutes ses branches, une méthode pour aller à l'infini par l'étude du fini.

Voilà en bref comment on arrive à faire de la philosophie tout entière une démonstration philosophique de l'existence de Dieu. Il faut reprendre la science à son origine, et dès le premier mot, sans relâche , à chaque principe, à chaque observation, montrer l'infini qui se dévoile, qui tantôt fait naître tous les amours de l'amour qu'il nous inspire, tantôt donne une règle à nos jugements, un idéal à notre imagination, une étoile à notre volonté. Qu'on ne se plaigne

pas de la longueur du chemin, car on n'aurait pas perdu son temps, quand même on devrait y consumer toute sa vie. C'est notre carrière; tout le reste n'est qu'épisodes. Heureux celui qui croit en Dieu sans tant de raisonnements, comme par une grâce naturelle, et qui ne cherche dans la science que la confirmation de sa foi ! Mais pour celui qui doute, il ne faut pas le renvoyer à deux ou trois syllogismes. On raconte de Diderot qu'il entendit un jour exposer

les
preuves

de l'existence de Dieu dont on se contente dans l'École, qu'il en fut ravi, et que, dans la ferveur de son enthousiasme, il chercha partout un philosophe son ami, pour lui faire partager sa foi nouvelle. Il le rencontre dans une imprimerie, le met sur l'existence de Dieu, développe ses raisonnements avec l'emportement de zèle qui le caractérise en toutes choses, et trouve une âme fermée à la conviction. Diderot insiste, essaye de parler au cœur, la passion s'en mêle; il croit son ami perdu par cet athéisme, il se représente son malheur sous les couleurs les plus vives, et le conjure avec larmes de se convertir. L'autre reste impassible, reprend tous ses raisonnements, les réfute, les raille, rend d'abord le sangfroid à Diderot, et finit par détruire tout son feu et toute sa croyance. L'apostolat de Diderot n'avait duré qu'une heure. Il n'avait pas fallu plus de temps pour détruire sa foi que pour la faire naître, et il sortit de la plus incrédule que jamais. Si cette anecdote est vraie, elle ne prouve pas que les dé

monstrations de l'École soient mauvaises, mais elle nous apprend à ne pas faire un grand fond sur ces conversions subites, et à juger ce qu'il faut attendre d'une croyance isolée qui n'a que quelques raisonnements pour lutter contre les obscurités et les défaillances de la pensée, contre les mille objections des incrédules, contre les difficultés de la vie et les appréhensions de la mort. Celui-là a une croyance véritable, qui s'est accoutumé à vivre avec Dieu par le cœur et par la pensée, à le retrouver au bout de toutes ses recherches, à le mettre dans toutes ses espérances. N'acceptons qu'une démonstration de l'existence de Dieu tellement forte et tellement rattachée à toutes nos croyances qu'elle ne puisse disparaître de notre esprit, sans y laisser après elle la solitude et le désespoir.

CHAPITRE II.

DE L’INCOMPRÉHENSIBILITÉ DE DIEU.

Descartes,

« Il est de la nature de l'infini que moi, qui suis fini et borné, ne le puisse comprendre. » Cinquième Méditation.

a Il répugne que je comprenne quelque chose, et que ce que je comprends soit infini; car pour avoir une idée vraie de l'infini, il ne doit en aucune façon être compris, d'autant que l'incompréhensibilité même est contenue dans la raison formelle de l'infini. » - Descartes', Réponse aux cinquièmes objections. Sur la troisième Méditation, S 3.

« Le monde intellectuel, sans en excepter la géométrie, est plein de vérités incompréhensibles et pourtant incontestables, parce que la raison qui les démontre existantes ne peut les toucher, pour ainsi dire, à travers les bornes qui l'arrêtent, mais seulement les apercevoir. Tel est le dogme de l'existence de Dieu. » — J. J. Rousseau, Lettre à d'Alembert sur l'article GENÈVE.

Le premier besoin de la pensée, après avoir constaté que Dieu existe, c'est de chercher quels sont ses attributs,

Les démonstrations dont nous nous sommes servis pour établir l'existence de Dieu nous apprennent qu'il est la cause du monde ; il est donc intelligent et puissant. Elles nous apprennent qu'il est parfait; il a donc, à un degré excellent, l'intelligence et la

puissance, et il joint à ces deux attributs tous ceux qui constituent à nos yeux la perfection, tels

que

la bonté, la beauté., et tous ceux, en nombre infini, qui, n'ayant aucune analogie même lointaine avec ce que nous connaissons, restent nécessairement inconnus à notre pensée.

Il y a eu de tout temps, mais il y a surtout de nos jours, des philosophes qui croient servir la science en dissimulant ses limites, et qui, après avoir démontré Dieu avec autant d'assurance qu'on en peut mettre à démontrer une proposition de géométrie, entreprennent d'énumérer ses attributs et de les décrire, comme si l'homme pouvait avoir une connaissance claire et complète de la nature divine.

Notre philosophie n'est pas si hautaine. Plus humiliés de ce qui nous manque qu'enivrés de ce qu'il nous est permis d'entrevoir, le premier mot que nous voulons prononcer en parlant de Dieu est celui d'incompréhensibilité.

Ce mot répugne à l'orgueil humain , et, s'il faut le dire aussi, à l'orgueil philosophique. On veut bien qu’une religion parle de l'incompréhensibilité de Dieu, et tout le monde sait que la religion catholique proclame un Dieu caché, un Dieu incompréhensible; mais il semble

que la philosophie a précisément pour but d'expliquer tous les mystères, de rendre toutes les idées précises, de porter partout les lumières de la raison, et d'accoutumer l'esprit à

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