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pas facile de conserver une vie pure et irréprochable sans blesser l'empereur. Silius y parvint cependant, et il paraît même qu'il entra assez avant dans la confiance et l'amitié du prince, car Tacite rapporte' qu'il fut seul témoin, avec Cluvius Rufus, de ces secrètes et fréquentes entrevues que l'empereur trahi et presque vaincu implora de Flavius Sabinus, frère de Vespasien; et peut-être Vitellius ne dut-il qu'au langage adroit et concilialeur de Silius le traité qui lui laissa la vie et cent millions de sesterces ?.

On ne sait sous quel empereur Silius fut nommé proconsul et chargé du gouvernement de la province d'Asie. Ce ne peut être sous Vitellius ; car il régna huit mois à peine, et le proconsulat durait un an. Scholl dit que ce fut sous Vespasien. Il est assez singulier que Martial, qui semble s'être constitué l'historiographe de la famille de Silius, n'ait pas dit un mot de ce fait remarquable de la vie du poète, que Pline a rappelé comme un de ses plus beaux titres. Quoi qu'il en soit, Silius remplit ces nouvelles et importantes fonctions avec le talent et la probité qu'il avait toujours montrés jusqu'alors dans l'accomplissement de ses devoirs publics. L'empire d’Altale trouva en lui un administrateur ferme, intègre, habile, éclairé, et le renvoya couvert de gloire 3.

C'est alors, dit Pline, que, par une honorable retraite, il acheva d'expier la faute de ses premières années. « Tant qu'il demeura dans Rome, où il tenait rang parmi les premiers citoyens, il n'affecta pas de rechercher la puissance et n'excita point l'envie. On le visitait, on lui rendait des hommages : quoiqu'il gardât souvent le lit, toujours entouré d'une cour qu'il ne devait pas à sa fortune, il passait les jours dans de savantes conversations. » Ici commence la vie artistique et purement littéraire de Silius Italicus. « Il avait pour les objets d'art un goût particulier qu'il poussait jusqu'à la manie, et qu'il put alors satisfaire à plaisir. « Il achetait en un même pays plusieurs villas, et la passion qu'il prenait pour la dernière le dégoûtait des autres. Il se plaisait à rassembler dans chacune grand nombre de livres, de statues , de bustes, qu'il ne se contentait pas d'aimer, mais qu'il honorait d'un culte religieux, le buste de Virgile surtout'. » Il avait étudié l'éloquence dans les écrits de Cicéron, il étudia la poésie dans Virgile : et telle fut sa prédilection pour ces deux grands écrivains, qu'il acheta deux villas qui leur avaient appartenu , celle de Cicéron à Tusculum, celle de Virgile près de Naples, où le poète avait son tombeau. Martial a constaté le fait à sa manière, par une flatterie (liv. xi, épigr. 48 2):

1.' Hist., liv. III, ch. 65 : « Sæpe domi congressi (Flavius Sabinus et Vi. tellius), postremo in æde Apollinis, ut fama fuit, pepigere. Verba vocesque duos testes habebant, Cluvium Rufum et Silium Italicum.

2. SUÉTONE, Vitell., ch. 15. 3. « Ex proconsulatu Asiæ gloriam reportaverat. » (PLIN., lib. III, epist. 7.) Jugera facundi qui Ciceronis habet.

Silius hæc magni celebrat monumenta Maronis,

1. Plin., loc. cit. « Maculam veteris industriæ laudabili otio abluerat. Fuit inter principes civitatis sine potentia , sine invidia. Salutabatur, colebatur ; multumque in lectulo jacens, cubiculo semper, non ex fortuna , frequenti, doctissimis sermonibus dies transigebat......

Erat φιλόκαλος usque ad emacitatis reprehensionem. Plures iisdem in locis villas possidebat, adamatisque novis, priores negligebat. Multum ibique librorum , multum statuarum, multum imaginum, quas non habebat modo , verum etiam venerabatur , Virgilii ante omnes.......»

2. G. J. Vossius fait observer (De Histor. latin., lib. I, cap. 29) que Marfial parle seulemeut du tombeau de Virgile, et non pas de sa villa, et qu'il faut entendre que Silius acheta le monument qui renfermait la cendre de Virgile, et non son domaine tout entier. Mais il est certain que Silius avait une maison de campagne près de Naples, puisqu'il y mourut , modo nuntiatus est Silius Italicus in Neapolitano suo inedia vitam finisse (Plin., loc. cit.); pourquoi ne serait-ce pas celle qui avait appartenu à Virgile ? « Si l'on peut, dit Schell, ajouter foi à la tradition qui appelle tombeau de Virgile les ruines d'un petit monument qu'on voit près de Naples, on peut désigner la place où fut située la campagne des deux poètes. Ce monument se voit sur le revers de la côte qui forme une espèce d'amphithéâtre autour de Naples; il est placé du côté de la ville, à l'endroit même où commence le fameux chemin creusé dans le ruc qui conduit à Puzzuole. »

Hæredem dominumque sui tumulive Larisve

Non alium mallet, nec Maro, nec Cicero.

A Virgile au tombeau Silius rend hommage;
Les champs de Cicéron sont les siens aujourd'hui :
Pour gardien de sa tombe ou de son héritage,
Virgile ou Cicéron n'aurait choisi

que

lui.

Il parait qu'à cette époque le tombeau de Virgile était déjà ce qu'il est aujourd'hui, abandonné et négligé de tous. Silius mit un soin pieux à le réparer, à l'embellir; il le visitait, dit Pline, avec le même respect qu'il se fût approché d'un temple'.

Jam prope desertos cineres et sancta Maronis

Nomina qui coleret, pauper, et unus erat.
Silius optato succurrere censuit umbro,

Silius et vatem , non minor ipse, tulit?.

Un pauvre, un seul, veillait sur la cendre oubliée,
Le saint nom de Virgile en sa tombe enfoui.
Silius vint en aide à cette ombre enviée :
Silius..... A Virgile il fallait pour appui

Un poète aussi grand que lui.

C'est là, dans la Campanie, dans cette retraite près de Naples, où, prenant conseil des années, ita suadentibus annis , il s'était retiré, et d'où rien ne put l'arracher depuis , pas même l'avénement d'un nouvel empereur", que Silius acheva son poëme sur la seconde guerre Punique, le seul ouvrage qu'il nous ait laissé, et qui ne méritait ni les éloges exagérés de son siècle, ni les censures outrées de la critique moderne. On s'arrête à plaisir sur ces dernières années du vieux poète consulaire. Il y a je ne sais quel charme touchant à le voir, entouré de ses statues, de ses antiquités, de ses mille objets d'art, de ses riches manuscrits de Cicéron et de Virgile achetés à grand prix, composer à l'exemple de ces deux modèles, lentement, avec soin, avec art (avec plus d'art que de génie, il est vrai '), ne feuilleter, ne lire, ne suivre et n'avouer qu'eux pour guides, pour maîtres, pour dieux même, les adorer, les servir, célébrer leur naissance plus religieusement que la sienne propre’: noble et généreuse superstition qu'il faut louer et respecter loin d'en rire; car, à défaut d'autres, en ces temps-là, le dieu Virgile et le dieu Cicéron valaient bien, je pense, les horribles dieux Néron et Domitien.

1. « Monumentum ejus adire, ut templum , solebat. » 2. Mart., lib. xi, epigr. 49.

3. Pline dit à ce sujet qu'on doit estimer Trajan de n'avoir point été offensé de cette liberté et le poète d'avoir osé la prendre. « Ab urbe secessit, seque in Campania tenuit ; ac ne adventu quidem novi principis inde commotus est. Magna Cæsaris laus , sub quo hoc liberum fuit; magna illius qui hac libertate ausus est uti. »

« Il vécut dans cette tranquillité, dit toujours Pline, jusqu'à soixante-quinze ans, avec un corps délicat plutôt qu'infirme. » Attaqué à cet âge d'un abcès incurable, insanabilis clavus, qui le dégoûta de la vie, il se laissa mourir de faim avec une inébranlable fermeté, irrevocabili constantia. On croit que cette mort arriva l'an 853 de Rome ou 100 de J.-C. Pline ajoute que « Silius fut le dernier consul créé par Néron, et qu'il mourut aussi le dernier de tous ceux que ce prince avait

1. Un critique de beaucoup d'esprit *, après avoir fort sérieusement maltraité Lucain et Stace, a pris plaisir à bafouer Silius. « Il avail, dit-il, la facilité d'un poète de nos jours, lequel a le bonheur de faire tous les matins , avant le déjeuner, de cinquante à cent cinquante vers, dans les proportions suivantes : cinquante dans les jours ingrats , quand Apollon se fait tirer l'oreille; quatre-vingts ou cent, dans les jours ordinaires , quand toutes les humeurs sont en équilibre; cent cinquante, dans les jours de génie évident, quand le poète n'a rien à envier à Virgile, ni à Homère, ni à Dieu. Silius versifiait si facilement, etc. » Tout cela est fort plaisant sans doute; par malheur, Pline a dit précisément le contraire, scribebat carmina majore cura quam ingenio. 2. PLINE,

lett. : « Virgilii ante omnes, cujus natalem religiosius quam suum celebrabat.

liv. III,

7

* M. D. NISAID, Études sur les poètes latins de la décadence, t. 11, p. 174.

faits consuls; enfin, dit-il, il est encore remarquable que lui, qui se trouvait consul quand Néron fut tué, ait survécu à tous les autres qui avaient été élevés au consulat par cet empereur'. »

Ce genre de mort, cette manière expéditive de terminer, par l'abstinence et d'un seul coup, sa vie et ses souffrances, a été blâmé et sévèrement condamné

par

les commentateurs chrétiens de Silius. Dans l'antiquité, c'était chose ordinaire et réputée bonne et louable. Sans parler du philosophe storcien Cléanthe, qui s'était tué ainsi à quatre-vingt-dix-neuf ans?, on en retrouve plusieurs exemples plus rapprochés de Silius. Pomponius Atticus, ami de Cicéron, s'était ainsi délivré d'une maladie douloureuse à soixante-dix-sept ans ?, et Corellius Rufus, ami de Pline, sous Domitien, quelques années avant notre poète, après avoir lutté pendant la moitié de sa vie contre la goutte, aima mieux mourir de faim à soixante-sept ans, que de se laisser vaincre et emporter par elles. A cette époque d'ailleurs, le suicide était à la mode. Sénèque le préche à chaque page de ses livres ; c'était la manie du siècle. « Le courage de mourir, du temps de Sénèque, dit M. Nisards, n'était déjà plus qu'un courage banal. A cette époque de langueur et de délices, de mollesses monstrueuses, d'appétits auxquels le monde pouvait à peine suffire, de bains parfumés, d'amours faciles et désordonnés, il y avait chaque jour des hommes de tout rang, de toute fortune, de tout âge, qui se délivraient de leurs maux par la mort. Comment voulezvous qu'on ne se rue pas dans le suicide, quand on n'a d'au

Utque novissimus a Nerone factus est consul, ita postremus ex omnibus, quos Nero consules fecerat, decessit. Illud etiam notabile : ultimus ex Neronianis consularibus obiit, quo consule Nero periit. »

2. 240 ans avant J.-C. Voy. DIOGÈNE-LAERCE, Vie de Cléanthe , liv. VIII, segm. 176.

3. An 722 de R., 32 ans avant J.-C. Voyez Corn. Neros, Vie d'Atticus, vers la fin ; MONTAIGNE, Essais, liv. Ii, ch. 13.

4. PLINE LE JEUNE , liv. I,
5. Études sur les poètes latins de la décadence, tome

lett. 12.

, page 8o.

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