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devant de la porte, afin de me faire à son défaut un second rempart. Ce fut alors qu'au moment où je soulevais un guéridon, en le déplaçant, je vis soudain jaillir sous mes pieds une faible lumière. Je me jetai à genoux afin de chercher ce qu'elle était et d'où elle venait, et je reconnus qu'elle partait d'un trou creusé dans le vide'dedeux carreaux détachés du sol, et fermé au fond par un petit châssis revêtu de toile au travers duquel elle passait.

A cette clarlé inaltendue , je me sentis rapimer. Était-ce mon étoile ellemême qui venait de me luire ? Les mains jointes, je remerciai Dieu tout d'abord de ce rayon d'espérance qu'il m'envoyait.

Je levai le châssis , et la lumière qu'il voilait monta plus éclatante. J'appliquai l'æil à l'entrée du trou, et je vis qu'il donnait dans une grande chambre éclairée par deux flambeaux posés sur une table, et où se promenaient en long et en large plusieurs hommes s'entretenant avec vivacité. Vous pensez bien que, troublé comme je l'étais, je ne songeai point à écouter leurs paroles ni à chercher ce qu'ils pouvaient étre. La soudaine inspiration qui me vint ne m'en laissait guère d'ailleurs le loisir. Je vous ai dit que le trou s'ouvrait dans le vide de deux carreaux enlevés. Or, un carrelage est comme un tricot, qui, dès qu'une maille s'en échappe , se défait ensuite aisément tout entier. Ainsi, une brique manquant, rien de plus facile que d'arracher les autres. De ma dague qui m'était par bonheur restée, j'en fis sauter cinq ou six , puis j'élargis toute l'ouverture en proportion , creusant entre deux poutres dans la terre et le plâtre qui n'offraient plus nulle résistance.

A ce moment les efforts de mes assaillans n'avaient pas moindre succès, car la porte s'entr'ouvrait soulevée hors de ses gonds. Mais moi j'avais achevé en même temps de me faire un chemin suffisant. J'étais encore, à vrai dire, en une horrible crise. Si les voix des assassins m'arrivaient plus claires et plus menaçanies, j'en entendais d'autres aussi sous mes pieds. Et puis, si je me précipitais parmi ces inconnus, en cet appartement inconnu, de quelle hauteur serait ma chûte? Entre les deux dangers pourtant, je n'hésitai pas. Rompant du poids de mon corps les planchettes et le mastic qui en gênaient encore le passage, ayant fait le signe de la croix et appelé de nouveau la sainte Vierge à mon aide, je me laissai glisser. Je tombai au pied d'un lit , et bien que je m'y heurtasse rudement la tête, les matelas et les couvertures qui débordaient le bois amortirent la force du coup, qui ne fit guère que m'étourdir.

Mais ce ne fut pas là le plus grand prodige de ma bonne fortune. Quelle ne dut point élre, je vous le demande, mon admiration, lorsque, revenant à moi, je vis que ce lit sur lequel j'étais tombé était le mien, que j'étais en ma propre chambre; lorsque je reconnus , dans ces hommes que j'avais entendus d'en haut, et qui, au moment de ma chûte, étaient venus sur moi l'épée levée, mes propres gens et mon frère, lorsque je me sentis presser dans leurs bras ! Je leur prenais ies mains; je les appelais par leurs noms; je touchais les murs de mon alcove. Oh! c'étaient bien mon frère et mes gens ! c'était bien mon logement! Mais, j'en atteste la sainte figure de Dieu de Jaen, je tenais l'événement à pur

miracle. Redevenu capable de rassembler quelques idées et de les exprimer, j'avais raconté mon aventure de la nuit, ou du moins ce que ma mémoire troublée m'en laissait comprendre. Assurément, blessé comme je l'étais en trois endroits à la tête et à l'épaule, et affaibli par la perte de mon sang, je n'étais guère en état de quitter mon lit et ma chambre; mais, si j'y restais, il y avait péril que les assassins, désappointés, ne cherchassent à en finir avec moi, par l'ouverture élargie du plafond, de quelque coup d'arquebuse. Entrainé par mon frère qui me soutenait, je sortis donc le plus précipitamment que je pus de notre logis.

Mais à peine avions-nous traversé la rue, lorsqu’un bruit soudain, que nous entendîmes près de nous, nous fit nous ranger dans l'ombre, sous l'auvent de la boutique d'un barbier; alors, d'une petite porte cachée à l'angle de notre maison, et que j'avais toujours crue condamnée, mais qu'aux lumières venant du passage étroit sur lequel elle s'ouvrait, je reconnus, à n'en pas douter, pour celle par où m'avaient introduit tant de fois le vieil écuyer et les nègres au sortir de la chaise, je vis se précipiter les trois braves, l'épée à la main. Sans doute, m'ayant vu emmené de ma chambre, ils avaient espéré me couper la retraite et m'achever dans la rue.

Par Santiago! à leur vue, ce qu'ils m'avaient laissé de sang me bouillonna terriblement dans les veines. Si faible que je fusse, je voulais appeler mes gens, et , fondant avec eux sur ces misérables, mettre un peu d'acier en leurs pourpoints, près de l'or qu'ils emportaient pour leur salaire de meurtriers.

Mon frère me contint de force, ne permettant pas même que je rentrasse de la nuit en notre logement; bon gré mal gré il me conduisit ou plutôt me porta jusque près du couvent de San Miguel, chez un de nos amis dont la maison était toute à nous.

Ce fut là que je passai quatre jours entre la vie et la mort. Mes blessures étaient plus graves et plus profondes qu'on ne l'avait jugé d'abord; et si mon ame ne sortit point par elles de mon corps, certes, c'est que mon bon ange l'arrêta lui-même de ses mains à ces portes ensanglantées.

Etendu près d'un mois en ma couche, j'eus le loisir aussi de me jeier en des pensers et des ressouvenirs bien amers ! Cette cruelle femme qui m'avait voulu luer, n'avait pourtant pu tuer mon amour ! Qui, läche et aveugle que j'étais, je l'aimais encore ; je me persuadais qu'elle m'avait noblement aimé elle-même; je cherchais à son crime des excuses et les fondais sur les vraisemblances de ma faute! Je prétendais me prouver qu'elle avait bien dû se croire mortellement offensée, et qu'elle avait en de légitimes raisons de se venger.

Pourquoi les salutaires réflexions que je fis seulement plus tard, ne vinrent-elles pas dès-lors à mon secours ? Elles eussent hâté de beaucoup la duble guérison de mon corps et de mon ame.

Au moins tout ce qui, dans les détails de cette singulière et tragique aventure, avait été si long-temps entouré pour moi de mystères merveilleux, tout ce que j'avais été tenté parfois d'en attribuer aux prestiges des sorcelleries, tout cela m'avait été bien clairement expliqué par ce dénouement.

Ainsi, la comtesse et moi nous habitions la même maison, bien que nos appartemens eussent chacun des issnes différentes. Celle ouverture du parquet de son cabinet qui donnait dans ma chambre et sur mon lit même, le hasard l'avait commencée peut-être, la curiosité l'avait disposée ensuite et masquée. C'était par là que mes actions avaient été épiées et mes discours écoutés; c'était par là que m'étaient venus ces billets lombés du ciel. Celle chaise à porteurs aussi, par laquelle je m'imaginais étre conduit bien loin, me prenait presque à ma porte et me ramenait à ma porte, m'ayant seulement fait voyager une heure par la ville ! Quoi de plus simple et de moins surnaturel que tous ces incidens; mais qui se fût donté jamais de leur simplicité ?

Enfin, à force de les examiner et d'y réfléchir, je sus me refaire quelque calme et quelque raison. Toutes les circonstances de cette aventure n'étaient pas de nature, en effet, à entretenir long-temps les illusions de mon amour. Comment celui dont j'avais supposé cette femme éprise élait-il entré en son cæur? Par ses contemplations indiscrètes et prolongées, fruit de sou oisiveté et de l'étroite retraite où la laissait son mari, elle s'était enflammée de désirs grossiers; et, afin de les satisfaire sans danger pour elle-même, elle s'était avisée de tous les stratagêmes capables de lui assurer l'impunité de son déshonneur! Etait-ce donc là de l'amour?

Et m'eûl-elle aimé enfin, et se croyant trahie, en son furieux ressentiment, eût-elle été saisie de la soif d'une promple et mortelle vengeance, sans plus attendre ni délibérer, que ne nje faisail-elle alors assaillir et percer de dagues au détour de quelque rue? car c'est ainsi qu'en d'honorables et subites colères me ame passionnée est excusable peut-être de se venger. Mais non, elle avait préféré me voir égorgé sous ses yeux et en son lit, afin de se défaire de moi plus sûrement, afin de m'enterrer ersuite, sans doute, au fond des caveaux de sa maison, et d'ensevelir avec mon cadavre les témoignages de toutes ses infamies, le scandale de sa vie et le crime de ma mort! Etait-ce là aussi de la vengeance?

J'ai peu de commerce avec les livres et ne me mèle guère de leurs discours; mais certains philosophes, m'a-t-on conté, pensent qu'il est des occasions où l'on peut luer ceux que l'on aime bien. Ces sages-là auront dû dire aussi, comme c'était raison, qu'il faut au moins bien aimer soi-même, pour avoir droit de tuer, et surtout tuer justement.

Ce fut un soir de l'hiver de 1839 que je descendis, par une pluie batlante, à Buytrago, dans une posada, la meilleure peut-être qu'il y ait en toute la Vieille-Castille, sur la route de Madrid, mais où je n'oserais pas toutefois souhaiter que le plus malveillant de mes lecteurs fût jamais contraint comme moi de passer la nuit.

Après avoir essayé de manger, assis dans la cheminée, d'un certain ragoût à l'huile qui me fut compté le lendemain matin pour un souper, je fus mené à une vaste chambre où je me promis d'absord le dédommagement d'un sommeil facile, car il ne s'y trouvait pas moins de quatre immenses lits. Mais, dès que l'on m'eut laissé seul, et qu'à la lumière de mon candil je les eus examinés tous successivement, sur cette simple inspection, (non qu'elle m'eût donné, je vous assure, la moindre appréhension d'une attaque à main armée contre ma bourse ou ma personne), comme je tenais à sortir vivant de l'auberge, je me décidai inébranlablement à ne me point coucher.

Cependant, tandis que, de crainte de m'endormir, même sur une chaise, j'allais et venais par mon appartement, je découvris, en furetant au fond d'une armoire, un vieux livre espagnol tout poudreux, dont les rats avaient rongé plus des trois quarts. Ils en avaient laissé néanmoins un chapitre à peu près intact. C'était celui qui contenait l'histoire de la Bella Malcasada. La lecture de cette histoire m'ayant doucement abrégé les heures de la nuit, j'avais résolu, par reconnaissance, de l'insérer, en forme de fragment, dans mes Voyages et aventures en Espagne; mais, en y refléchissant, j'ai craint que l'inexorable critique ne m'accusât un jour d'avoir grossi mes OEuvres complètes aux dépens des romanciers de la Péninsule. Obéissant donc à des scrupules littéraires fort exagérés, m'assure-t-on, et tout-à-fait tombés en désuétude de ce côté des Pyrénées, avec une probité toute castillane, j'ai cru devoir me borner à reproduire à part, aussi fidèlement que j'ai pui, le récit de don Andres.

LORD FEELING.

ETUDES

DE L'ANTIQUITÉ.

III.

SALLUSTE.

Sylla fut le dernier homme qui sut prêter à la cause de l'aristocratie romaine de la force et du génie. Tout dans sa vie dénote une intelligence des choses qui lui permit de consommer sa grandeur personnelle aussi heureusement qu'il l'avait commencée, et son abdication n'est pas un des moindres indices de sa fortune et de son esprit. Il y a dans cette action autre chose qu'une superbe fantaisie se plaisant à rejeter le pouvoir souverain, et prodiguant son mépris à Rome en lui rendant la liberté. Quand Sylla dépouille la pourpre et la dictature, il condamne lui-même cette aristocratie qu'il a vengée; car déposer le pouvoir, c'était l'en déclarer incapable.

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