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Savonarole ne fut donc pas un hérétique. La lutte en treprise par lui, remarque bien M. Perrens, dans l'excellente monographie qu'il a consacrée au prédicateur ferrarais, « c'est celle des vrais chrétiens contre le pape, » représentant incontesté, mais infidèle, des antiques ► traditions de l'Église » ". Mais, où il est en connexité avec le protestantisme, c'est dans son hostilité contre la Renaissance. Dans les arrabbiati, parti de l'aristocratie, dans les Bigi, ou Gris, amis des Médicis, le prophète des piagnoni combattit, non moins que l'épicuréisme des mœurs florentines, l'idéal platonicien de Gémiste, que Ficin et son école, – on l'a vu, – essayèrent de concilier avec le christianisme.

Dans la mission qu'il s'est donnée, et qui comprend cette opposition systématique au mouvement d'idées décrit dans ces études, il poursuit en outre deux tâches : la victoire d'une démocratie modérée sur l'aristocratie et sur la dictature des Médicis, la transformation de la société florentine en une sorte de communauté chrétienne, de couvent séculier, et, pour ainsi parler, de tiers-ordre affilié au monastère de Saint-Marc.

Résumons sous ce triple aspect la rénovation tentée par le prophète, comme apôtre de la grâce divine, comme législateur politique, comme réformateur social.

Au premier point de vue, ses sermons sont une objur

Cristo, composto da Frate Hieronymo SAVONAROLA da Ferrara del ordine de Frali predicatori, cap. II.

1. SAVONAROLE, 2° édition, page 11.

gation incessante au pécheur purifié par le sang de Jésus de s'humilier sous la main divine qui peut seule le relever.

« En vérité, dit-il, nous pouvons confesser que nous n'avons jamais fait aucun bien en cette vie ; mais toutes nos opérations sont péchés ; car, les bonnes æuvres qu'il semble que nous fassions, Lui les fait pour nous. Ainsi le marteau ne peut se glorifier contre le forgeron, disant : – J'ai fait ce clou; car il ne l'a pas fait, mais le forgeron pour lui. Ainsi nous ne pouvons nous glorifier en Dieu, disant : -- J'ai fait beaucoup de bonnes @uvres; car tu ne les as pas faites, mais Dieu par toi, comme avec un outil. »

Mais cette royauté du Christ sur les âmes, il l'établissait au sommet de la République. Dans une conférence de magistrats et de hauts personnages, Paul-Antoine Soderini, à l'instigation du Frate, traça le plan d'une réforme démocratique : le jurisconsulte Vespucci défendit l'aristocratie. Jérôme avait là ses orateurs comme dans les réunions populaires; mais les avis des arrabbiati l'eussent emporté si, dit Guichardin, « Savonarole » n'eût pas fait intervenir l'autorité de Dieu dans les » délibérations des hommes... Il se mit à déclamer en

public contre la forme de gouvernement arrêtée dans » le parlement, et à prêcher avec un ton d'homme ins> piré, que Dieu voulait que Florence fût tellement gou) vernée par le peuple qu'il ne fût pas au pouvoir du » petit nombre de disposer du sort de la multitude et » d'opprimer sa liberté ^. »

1. GUICHARDIN, Hist., liv. II, ch. I.

Jérôme étudiait pourtant les institutions de Venise. Ses amis vantaient la constitution de la Sérénissime République, qu'ils opposaient à l'oligarchie subsistante. L'antithèse paraît mal venue, et le nom de gouvernement populaire mal appliqué par les piagnoni au régime qu'ils prenaient pour type. Soderini donna la raison de ce choix : « Quoique l'autorité soit attribuée aux nobles » vénitiens, néanmoins, la noblesse n'étant composée » que de citoyens particuliers et formant d'ailleurs un » corps nombreux, dont les membres sont de conditions » et de qualités différentes, on ne peut nier que ce » gouvernement ne tienne beaucoup de la démocratie » et que nous ne puissions l'imiter en plusieurs » choses.

La base de la nouvelle organisation florentine était la réunion des bénéficiés. Ces citoyens étaient ceux dont le père, le grand-père ou l'aïeul avaient exercé une des charges de l'État. Ils devaient être agés au moins de trente ans : on en comptait trois mille deux cents, divisés en trois sections semestrielles, désignées par le sort pour former tour à tour le Grand Conseil.

Ce conseil élisait les magistrats, adoptait ou rejetait les projets de loi présentés par les Seigneurs. Mais ceux-ci devaient au préalable consulter le Conseil des Quatre-vingts nommé par l'assemblée souveraine.

La tyrannie et la noblesse étaient vaincues par une oligarchie qui, dans la pensée du moine, représentait la démocratie, mais régularisée, et protégée contre les entraînements démagogiques. « A Venise, disait-il, il y > a des gentils-hommes; à Florence, des citoyens, ) C'est ainsi qu'il justifia ses intentions en proclamant de sa chaire les statuts qu'il inspirait.

1. GUICHARDIN, Hist., liv. II, ch. 10,

« Tu veux un maître, o Florence... Eh bien! Dieu va te satisfaire et te donner un chef, un roi qui te gouverne. Ce roi, c'est Christ. Voilà notre psaume qui le dit : Ego autem constitulus sum rex. Le seigneur te va régir lui-même, si tu y consens, 0 Florence! Laisse-toi mener par lui; ne fais pas comme ces Juifs qui demandèrent un roi à Samuel. Dieu répondit : Donneleur un roi, puisqu'ils ne veulent plus de moi pour les gouverner. Ce n'est pas toi qu'ils ont méprisé, c'est moi. Florence, ne les imite pas : prends le Christ pour ton chef et demeure sous sa loi.

» Florence, Jésus-Christ, qui est le roi de l'univers, a voulu devenir particulièrement ton roi. Le veux-tu pour ton roi? »

A cette demande, la foule répondit par un cri : « Vive Jésus-Christ notre roi ! )

L'idée du tribun catholique était donc acceptée du peuple. Savonarole se disposait à organiser cette théocratie démocratique, appelée dans sa pensée à faire régner la pureté des meurs et la justice. L'utopiste en lui côtoyait le politique. Un instant il put incarner son rêve dans le fait. Illusion commune à ses pareils devant les foules fanatisées. Il crut à la durée de sa Salente. Mais dès lors, même chez ses partisans les plus éclairés, la réaction était latente. Ils se sentirent atteints dans la religion de leur esprit, dans le culte du Beau proscrit par les réformes du Père.

. L'Utopie reine du fait, quel spectacle ! Florence le vit. Un moment, la cité voluptueuse et savante mit toutes ses joies dans l'ascétisme : passions sensuelles, élégances de la vie, curiosités de l'esprit et du goût, - tout parut oublié. Et pourtant, dans les transformations qu'il semblait accepter avec ivresse, ce peuple artiste s'abandonnait plutôt par l'imagination que par le cæur... Seuls, les piagnoni les plus exaltés prenaient au sérieux cette révolution morale.

Par les places, par les carrefours, ils se frappaient la poitrine, implorant miséricorde! Les églises regorgeaient de fidèles, et les sanglots des assistants couvraient les hymnes saintes, la voix des orateurs. Puis, saisie de délire, cette foule débordait sur les places au chant du Miserere. Des groupes se formaient autour d'un moine, prêcheur en plein vent, couraient les rues au cri de Viva Cristo! Un homme obscur, un artisan, prophétisait sur la borne. L'esprit souffle où il veut. Les poètes improvisaient des vers pieux. Un de ces cantiques prescrivait comme remède à l'impureté l'application d'un cataplasme composé de « trois onces d'espérance, trois de foi, » et six de charité, humectées de deux onces de larmes, » et bouillies pendant trois heures au feu de la crainte, » avec quantité suffisante d'humilité et de douleur, pour » obtenir cette folie (quanto basta a far questa pazzia). )

« — Être fou par amour de Jésus, disait Benivieni,

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