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» quel bonheur ineffable! Allons! criez tous avec moi: i Fou, fou, foui (Pazzo,pazzo, pazzo!) »

Les peuples ne pardonnent pas à leurs favoris d'un jour les beaux rêves qu'ils leur doivent, suivis si tôt du réveil. Oublier pour une idée la vie commune, s'élever, à perdre de vue la terre, dans la région des héros ou des saints, rares et courts épisodes dans l'histoire des nations! Et peut-être, en mesurant l'étroitesse des concepts qui les passionnèrent un moment, trouvera-t-on qu'elles firent bien de revenir aux réalités méconnues par l'idéalisme sectaire! Qu'importent, d'ailleurs, ces désenchantements et ces retours! L'homme n'est grand que par l'idée. Les folies du mysticisme lui-même attestent la dignité du roseau pensant.

« 11 n'y a pas de beauté sans lumière et de lumière sans Dieu. Jetez bas les idoles d'une fausse beauté, éteignez ces lueurs décevantes, répétait le prophète... Poètes, chantez comme le saint roi David... Peintres, imitez le divin fraie Angelico. Son style était pur et beau comme sa foi. Il savait que, pour progresser dans la peinture, il faut avancer dans la perfection chrétienne. 11 pouvait mener une vie heureuse dans le monde, mais, comme il voulait, avant tout, pourvoir à son salut, il prit l'habit de notre ordre, sans renoncer à sa vocation : il conquit ainsi la gloire terrestre et la vie éternelle... Artistes païens, vous cherchez la beauté dans les choses composées, cettebcauté subalterne résultant de la proportion entre les parties et de l'harmonie des couleurs; mais, dansce qui est simple, la beauté, c'est la transfiguration, c'est la lumière. Donc, c'est par delà les objets visibles qu'il faut chercher la beauté suprême dans son essence. Plus les créaturesapprochentdelabeautéde Dieu, plus elles sont belles, de même que la beauté du corps est audessous de la beauté de l'âme... Marie avait cette beauté par dessus toutes les autres, si bien que, paraissant aujourd'hui, elle obtiendrait la palme parmi les hommes charnels. »

Cette condamnation de l'art naturaliste abreuvé aux sources antiques, au profit de l'art mystique, ennemi du nu, voua le pinceau de Baccio delia Porta aux motits, sinon à la manière, catholiques. Devenu'moineà SaintMarc sous le nom de Fra Bartolomeo, ce fidèle disciple de Savonarole ne rappelle que par une certaine ordonnance hiératique de ses figures l'exécution pleine de suavité naïve du peintre de YIncoronata.

Le réformateur ne traitait pas mieux le savoir que l'art de la Renaissance. C'est tout au plus s'il veut bien ne pas damner un de ces philosophes « qui n'était pas » plus aux yeux de Dieu que la moindre de ses créatures » baptisées ».

« J'avoue que je redoutais pour son âme les gouffres du feu éternel. Mais le Seigneur m'a rassuré... Chacun de vous, je crois, connaissait le comte Jean de la Mirandole, qui vivait ici à Florence, et qui est mort, il y a peu de jours. Je vous dis que son âme, — à cause des oraisons des frères, à cause aussi de quelques bonnes œuvres qu'il a faites dans cette vie, et parle moyen d'autres prières, — est dans le purgatoire : Oratepra en. Il fut tard à venir, pendant sa vie, à la religion : il n'y vint qu'à la mort, et pourtant il est en purgatoire. »

Et les Florentins voilaient ou détruisaient les chefsd'œuvre de l'art, raturaient dans les écrits profanes les expressions malsonnantes, ou brûlaient les livres signalés comme impies. Le Père avait dit : « Laissez là pour les » chants d'église les chansons modernes et figurées. » Et le soir, au lieu des canzone accoutumées, — amoureuses ou satiriques, — on entendait les hymnes saints entonnés par les ouvriers se rendant au sermon. Le prieur composait pour eux des paroles et des airs nouveaux. Rien n'échappait à sa censure, ni les parures immodestes, ni les jeux, ni les feux d'artifice, ni les exercices des baladins. Les femmes marchaient dans les rues en lisant l'office du jour. Les écoliers apprenaient le latin dans saint Jérôme. Virgile, presque canonisé au Moyen-Age, n'échappera pas à l'anathème frappant les auteurs païens. Appuyé sur la logique et l'enthousiasme, l'apôtre s'avance au but. Il ne veut savoir autre chose que ce Crucifié, dont la grâce transforme, à l'instar de l'âme humaine, la connaissance et l'art chrétiens paganisés par la Renaissance.

Il aimait à redire la parole évangélique : « Sinite parvulos ventre ad me. — Le paradis est aux enfants et à ceux qui leur ressemblent. » Il leur ouvrit à l'église une tribune d'honneur. Chose étrange! il fit d'eux les agents de sa police inquisitoriale.

Formés en confrérie, ces censeurs imberbes parcourent la ville, inspectent les logis, saisissent les dés et les mauvais livres, les instruments de musique et les miroirs des femmes. — « De la part de Jésus-Christ, roi de » cette ville, et de la Vierge Marie, notre reine, nous » t'ordonnons de déposer ces anathèmes. » Telle était la formule consacrée pour ces exécutions confiées aux inquisitori. — Chaque quartier a son capo, ses quatre conseillers, ses officiers chargés de fonctions diverses: les pacieri, du maintien de l'ordre; les correltori, de réprimander les délinquants. Les limosinieri quêtaient. En expiation des mascarades, les lavoranti élevaient pendant le carnaval des autels dans les rues. Les lustratori nettoyaient les croix et les reliquaires: ils cherchaient les objets de dévotion égarés sur la voie publique.

Le mardi gras de l'an 1497, des groupes nombreux stationnaient dès le matin sur la place des Signori. — L'appareil dressé là était le sujet des commentaires les plus divers. C'était un mât ou capannuccio assez élevé: autour, il y avait huit pyramides, composées chacune de quatorze étages ou gradins superposés.

Les passants s'arrêtaient devant ces construction» échafaudées la veille ou dans la nuit. Bientôt la place s'emplit d'une foule compacte, qui, par la rue des Calzajoli, s'étendait jusqu'au Dôme.

Cette foule paraissait dans l'attente d'un grand spectacle.

Les maisons tendues de tapisseries avaient un air de fête que relevait l'éclat des beautés accoudées aux fenêtres. Parées autant que le permettait la rigueur puritaine des inquisitori, ces femmes des premières familles] ne se montraient pas les moins curieuses. Pourtant, la solennité attendue avait pour but l'humiliation des vanités mondaines. Les armes de la coquetterie figuraient dans le trophée élevé à la piété victorieuse.

Sur les gradins des pyramides entourant le capannucào, ces fières beautés voyaient exposés avec les œuvres des peintres, des dessinateurs, des musiciens, des poètes, le Mohgante Maggiore entre autres, les dés, les cartes à jouer, les masques, tous les engins de séduction féminine : parfums, cosmétiques, miroirs, jusqu'à ces tours de cheveux postiches qu'avait su découvrir l'œil avisé des inquisiteurs.

Au sommet, le hideux mannequin du Carnaval, tirant la langue et tout barbu.

Vauto-da-fe de la place des Signori est le triomphe des piagnoni, l'apogée de leur pouvoir : mais il donnera corps aux haines vivaces qui auront raison du réformateur.

En attendant, le peuple applaudit à l'immolation de ce qui fait la gloire et la splendeur de Florence. Il va voir, dans un éclatant symbole, la pensée libre vaincue par la foi.

Midi sonnait quand s'avancèrent sur la place deux longues files d'enfants en tunique blanche et couronnés de branches d'olivier. Ils tenaient à la main de petites croix peintes en rouge.

Les congrégations, les confréries, les ordres, suivaient processionnellement, les dominicains fermant la marche. — La richesse des tentures et des bannières, les fleurs semées devant le cortège, le chant des cantiques et des

LES MBMCIS. II. — 9

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