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JULIE.

Et combien y a-t-il de temps qu'elle y vint?

MADELEINE.

Environ deux ans.

JULIE.

Je n'étais pas encore ici, mais j'étais à Naples avec un ami; qu'il ne te déplaise donc pas de me dire comme elle est venue à Rome.

MADELEINE.

Je te le dirai. Elle partit de Venise avec un Trevisan quis s'appelait Charles. Celui-ci la mena d'abord à la foire de Foligno, et en d'autres lieux, et depuis il la conduisit ici à Ponte-Sisto, où elle se trouva dans un état piteux, et elle n'avait qu'une petite robe verte; au demeurant elle était nue, et crois qu'on n'a jamais vu pareille misère (pareille panne, dirait-on aujourd'hui!). Charles ayant été ensuite envoyé aux galères, elle quitta Ponte-Sisto et vint demeurer au Champ de Flore avec une qui se nommait Angèle la Grasse, et qui, la voyant belle de sa personne, de mine très belle et très joyeuse, l'habilla et commença à la mettre en réputation, si bien qu'un domestique du protonotaire Borghese s'enamoura d'elle; et, le protonotaire ayant été fait cardinal, ce domestique devint maitre d'écurie, ei, par suite, s'étant un peu enrichi, se mit à lui acheter des habits et mille autres choses. Après celui-là, un vieux notaire apostolique-s’amouracha d'elle : il lui fit du bien; après lui, elle eut des évêques et des cardinaux aussi; en somme, elle est arrivée à une telle vogue qu'elle est aujourd'hui la première courtisane de Rome.

Comme dans les milieux où l'élégance esthétique raffine et relève les sensualités, ce cercle de la vie facile ne s'offre pas toujours par cette prise banale et prosaïque.

Si les banquets des sages eurent parfois leurs Diotimes galantes et philosophes, – grâce au plus pittoresque des anecdotiers dans ses attrayants récits de l'odyssée artistique (Benvenuto Cellini, bien que postérieur, est un guide précieux pour cette période dont les caractères se ressemblent de la fin du quinzième à la seconde moitié du seizième siècle), on a vue sur ce monde de la couleur et de la forme. Là s'ébattent, entre les labeurs de l'atelier et les aventures de la rue, Jules Romain, Gianfrancesco, Michelagnolo de Sienne, le Bacchiacca, et leurs corneilles. Dans un de ces joyeux soupers, s'est glissé près de la superbe et jalouse Pentasilea un éphèbe déguisé en femme, l'étudiant Diego. Benvenuto enlève le voile qui cache le visage de son beau compagnon :

« Michelagnolo, qui, comme je l'ai déjà dit, était un des hommes les plus gais du monde, saisit Jules d'une main, Gianfrancesco de l'autre, les força tous deux à se courber et se jeta lui-même à genoux, disant : « - Miséricorde ! accourez tous ! Voyez, voyez comment sont faits les anges du paradis ! On dit qu'il y a de beaux anges, mais, voyez, voyez qu'il y a aussi de belles anges ! » – Et il s'écria :

O Angiol bella, o Angiul degna,

Tu mi salva, tu mi segna. » A ces mots, ma charmante créature leva en riant la main et lui donna une bénédiction papale, accompagnée de quelques paroles plaisantes. Mais Michelagnolo lui dit en se redressant : --- « On baise les pieds au pape, mais on baise les joues aux anges, » — et il l'embrassa. Une vive rougeur monta aussitôt au visage du jeune homme, qui n'en fut que plus beau. Dans la salle se trouvaient une multitude de sonnets que nous avions faits et envoyés à Michelagnolo; Diego les lut avec une expression qui centupla leur mérite.

» Mille propos réjouissants se succédèrent, mais, comme ce n'est pas mon affaire de les répéter, je n'en rapporterai qu'un, et encore parce qu'il vient de Jules Romain, ce merveilleux peintre. Après avoir regardé tous les convives, et surtout les femmes, il s'adressa à Michelagnolo et lui dit: - «Michelagnolo mio, ce nom de corneilles, dont vous avez baptisé ces dames, leur convient fort bien aujourd'hui, quoiqu'elles soient un peu moins belles que des corneilles, auprès d'un des plus beaux paons que l'on puisse imaginer. »

» Le souper servi, Jules demanda la permission de nous placer lui-même à table. Sa requête lui ayant été accordée, il prit les femmes par la main, les conduisit à leurs siéges, et assigna celui du milieu à mon bel enfant; puis il mit les hommes en face, et moi au centre, en me disant que j'avais mérité cet honneur. Derrière les femmes était un magnifique espalier de jasmins naturels, sur lequel leurs figures, et surtout celle de Diego, se détachaient d'une manière si ravissante qu'il est impossible de l'exprimer... )

Après le repas, le concert des voix et des instruments. Chaque musicien a sa partie écrite. « Mon angélique » compagnon désira chanter la sienne. Il s'en tira au 1 moins aussi bien que les autres, et remplit la société » d'étonnement, au point que Jules et Michelagnolo, » au lieu de continuer leurs plaisanteries, » témoignent de leur profonde admiration, et un certain Aurelio d'Ascoli improvise l'éloge des femmes.

< Pendant ce temps les deux donzelles, entre lesquelles était ma beauté, ne cessaient de babiller. L'une lui racontait comment elle avait tourné à mal, l'autre lui demandait des détails La passion semble échapper à la Règle extérieure, par qui, refrénée durant des siècles, elle acquit une puissance, une profondeur, inconnues à l'amour païen.

Il y a tant d'attraits au seul nom des douces faiblesses ! Et quel charme de frémir dans tout son être sous la menace des jugements divins, de jouir de sa peur, de ses remords ! Comme ces passions troublées par l'épouvante invisible, traversées par la pensée rivale du céleste époux, comme l'amour tient de place au caur depuis qu'il est un péché !

N'en serait-il plus un ?

« Si une même ardeur, dit Arioste, si un désir pareil inclinent et contraignent l'un et l'autre sexe à cette suave fin de l'amour, qui semble au vulgaire ignorant un grave excès, pourquoi punir la femme ou la blâmer quand elle a commis avec un ou plus d'un amant ce que l'homme peut faire avec toutes celles qu'il appète ? Et, loin de le punir, on le loue!! »

C'est un lieu commun, dont nous n'abuserons pas, d'opposer la Babylone papale à la céleste Jérusalem, les magnificences, les vénalités, les désordres de la cour de Rome à l'austère pauvreté de l'Église primitive. Contraste dont la polémique protestante tirera si grand parti. La pâle figure du Dieu né dans une étable, les sandales poudreuses des Apôtres pêcheurs et faiseurs de tentes, évoquées parmi les pompes asiatiques du Vatican, toute cette rhétorique est familière aux ennemis du système romain, à ceux du dedans, à ceux du dehors, qu'ils procèdent de François d'Assise, de Jansénius, ou de Luther.

1. ARIOSTO Orlando fur., c. IV, st. 66.

« Je vois un spectacle nouveau, ainsi fait parler saint Pierre à l'un de ses successeurs, Pasquin, l'oracle du peuple de Rome, - nouveau, pour ne pas dire monstrueux... Je crois reconnaître cette clé d'argent... quoiqu'elle soit bien différente de celle que Jésus-Christ me remit autrefois. Mais comment pourrais-je reconnaître cette superbe couronne dont nul tyran barbare n'avait osé ceindre son front?... J'admire peu également ce splendide manteau; car ni l'or, ni les pierreries n'ont un grand prix aux yeux de ceux habitués comme moi à fouler la terre pieds nus. Mais qu'est ceci ? Sur la clé et la couronne je vois le stigmate de cel infâme scélérat, Simon le magicien, qui porta jadis mon prénom et que je confondis avec l'aide du Christ 4. »

Ce contraste, offensant pour la foi, ne choque notre pensée libre que dans la mesure de bien d'autres contrastes entre l'idéal et la réalité des pouvoirs sociaux, entre la mission de serviteurs de tous, que nous leur prêtons, selon la belle expression évangélique, et le fait brutal qui les montre instruments de jouissance et d'orgueil..

L'autorité catholique partage, à cet égard, les imperfections des autres gouvernements. Aux yeux de la raison, n'étant qu'un de ces gouvernements, transformation de l'organe d'unification européenne, que Rome polythéiste représenta, l'Église romaine, durant le Moyen

1. Cité par M. Mary Lafon dans sa traduction de Pasquin et Marforio, (satires); Paris, Dentu, 1861, pages 35 et 36. LES MÉDICIS.

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