Immagini della pagina
PDF
ePub

proposer une science et une éthique supérieures à la théologie et à la discipline catholiques. Pis aller nécessaire, l'intervention de l'Église se légitime donc, sans qu'il faille se pâmer devant la pureté de sa morale, la sagesse constante et préméditée de son gouvernement. Le lumineux bon sens de Voltaire ne s'y est pas trompé: < Il résulte, dit-il, de toute l'histoire de ces temps-là » que la société avait peu de règles certaines chez les » nations occidentales, que les États avaient peu de lois, » et que l'Église voulait leur en donner '. » Répétons avec Stendhal '- : « Il ne s'agit ici ni de religion ni de w morale (au sens élevé du terme, au moins). L'Église a » su sans force physique (il serait plus exact de dire: » en s" assujettissant une force physique étrangère) domi» ner sur des animaux féroces qui ne connurent que » l'empire de la force. Voilà sa grandeur. »

Cela, pour être très vrai du Moyen-Age, a-t-il perdu toute application actuelle? Le problème de la civilisation n'est-il pas encore, non de faire valoir une morale désintéressée et consciente, dont la connaissance et.la pratique semblent réservées à un petit nombre d'élus, mais de plier l'immense troupeau à des habitudes qui deviennent pour lui une seconde nature, comme le catholicisme était la seconde nature de l'homme du Moyen-Age ? Justifiées par des mobiles moins mystérieux que l'espoir ou la peur d'une autre vie, aidées par un régime moins despotique, mieux compris de tous que les codes et les hiérarchies du passé, ces habitudes respecteront davantage l'autonomie de l'individu. Mais, quel que soit le progrès à cet égard, le problème reste pareil: pour adoucie, éclairée qu'on la suppose, la brute humaine demeure, les médiocres conditions de notre espèce ne sauraient radicalement changer. Elles seront donc toujours la base où le moraliste et le législateur ne négligeraient pas sans péril d'édifier leurs constructions. Et voyez que d'appuis, étrangers au vrai sentiment moral, mais utiles au développement d'une certaine sociabilité, dans les dispositions, les coutumes, les préjugés créés par certaines croyances religieuses : point d'honneur du soldat, du marchand, attrition du dévot! Pillant, tuant, violant sans scrupule en terre ennemie, on observera les règles loyales du duel; vendeur éhonté d'une denrée qu'on frelate, on rougirait de manquer à sa signature; au lit de mort, pour échapper au diable, on restitue le bien mal acquis.

1. Essais sur les Mœurs, etc., chap. xxx.

2. Mut. de la Peint, en Italie, Introd.

Les Médius, il. — l-2

Le sergent cornu, le noir porteur de contraintes, le happeur des âmes, Messer Sathanas ', — évoque à propos, — s'il valut à l'Eglise bien des trésors, qui dira le bien qu'il fit faire, ou plutôt le mal qu'il empêcha? Tout s'arrangeait autour de lui, dans le système clérical qu'il faut bien comprendre, et où se balançaient savamment les épouvantes et les grâces.

1. Voy. Tractatus judiciorum, Processus Sathanœ contra yenus huma' num, attribut} à Jean Petit.

Dans sa formule rigoureuse, le christianisme est un grand pardon, mais réservé à un petit nombre.

Que disent Paul, Augustin, Jansénius, Pascal, et, avec eux, Luther et Calvin, tous représentants de la vraie doctrine ? — Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les hommes, mais pour les régénérés, pour les élus.

Que conclut, à son tour, l'observation rationnelle? — Peu nombreux sont ceux qu'on pourrait appeler les élus de la vie morale, en qui, parmi les virtualités organiques dont l'ensemble constitue ce qu'on nomme l'âme, prévalent les facultés supérieures bridant les bas instincts.

Au yeux de la morale positive, la vertu est ainsi, par essence, en minorité, ce que la théologie exprime à sa manière en faisant de l'état de grâce, ou du salut, une faveur exceptionnelle.

Jamais sur ces bases une discipline des mœurs, une religion populaire ne se fussent établies. Il fallait pour cela, reconnaissant en bloc les médiocres conditions de la moralité commune, assouplir et étendre la loi qu'on lui imposait, pour qu'elle renfermât dans son cadre et maintînt sous ses directions la masse humaine, qui, peu piquée de logique, vit au jour le jour, ne raffinant pas ses convictions et ses scrupules. Pour l'améliorer dans une certaine mesure, on devait compter moins sur des obligations édictées à sa conscience que sur un système de terreurs et de grâces, sur le frein de l'habitude joint au respect humain. Il fallait organiser le repentir à ternie et sous condition, et, par une sorte d'amortissement

[ocr errors]

» et on l'égorge; il va en paradis. Mais, voulant le dam» ner, on s'y prend autrement. Il faut tâcher de le » trouver en péché mortel; et, pour le plus sûr, on lui » dit, le poignard levé: Renie Dieu ou je te tue. Il renie, » on le tue, et il va en enfer. Ces choses se font tous les » jours, là où personne ne voudrait, pour rien au » monde, avoir goûté d'un potage gras le vendredi. » Voilà la dévotion vraie, naïve, non feinte, non sus» pecte d'hypocrisie ' ».

L'institution qui peut donner lieu à ces abus est dans son principe scrutée avec une analyse supérieure par un des plus profonds penseurs de ce siècle. « Longtemps, » dit M. Pierre Leroux, il fut question de la pénitence et » du rachat des péchés, sans que la confession au prêtre » et l'absolution sacramentelle du prêtre en parussent » la cause efficiente et fondamentale. La pénitence » était donc une opération intellectuelle où nous avions » une part indispensable; et on la regardait plutôt » comme une chose entre Dieu et le chrétien que comme » une opération où un autre homme, quel qu'il fût, dût » intervenir. Mais plus tard, dans les tempe barbares, » lorsque l'Église vint naturellement à dominer la » société laïque, l'action de Dieu sur nous, au moment » où nous nous relevons d'une faute ou d'un péché, » devint l'objet presque unique de considération; » l'homme, encore cette fois, disparut devant l'infinie

1. P.-L. Courier, Rép. aux lettres anonymes, II.

« IndietroContinua »