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une page de Buffon ou de Laïuark. On étudie l'aigle ou le vautour, l'envergure de ses ailes, l'acuité du bec, la puissance des serres, la capacité de l'abdomen, on apprécie même le service que l'oiseau de proie peut rendre à l'homme, comme destructeur d'animaux plus malfaisants que lui.

Aussi Machiavel fait-il honneur à Borgia d'avoir délivré la Romagne de ses tyranneaux rapaces. Il prend parti pour une tyrannie non moins scélérate, mais sachant prévoir, administrer, terrifier les peuples, et se les attacher par des ménagements que n'avaient pas les anciens oppresseurs.

Frappant ceux-ci, on se pose en vengeur; on profite des rancunes satisfaites, des intérêts rassurés, paralysant par des promesses contradictoires l'action des partis auxquels on offre sa médiation.

Les petits tyrans de la Romagne n'en étaient pas là; leur despotisme de sauvages coupait l'arbre pour en cueillir les fruits.

c Ces princes étant pauvres, et voulant vivre en riches, étaient forcés de se livrer à beaucoup de rapines, et cela, par divers moyens. Et parmi les voies déshonnêtes qu'ils suivaient, ils faisaient des lois prohibant certaines actions ; ensuite ils étaient les premiers à donner l'exemple de ne pas les observer, et ne punissaient pas le délinquant jusqu'à ce qu'ils vissent qu'un grand nombre de gens avaient commis cette faute. Alors ils songeaient à les punir, non par zMe pour la loi, mais par le désir de bénéficier de lu peine. De la provenaient beaucoup d'inconvénients. Le principal était que les peuples s'appauvrissaient et ne se cor1. Machiavel, Discours sur TiU-Live, liv. III, ch. xxix.

rigeaient pas, et que ceux qui s'étaient appauvris s'ingéniaient pour exploiter les moins puissants qu'eux '. »

Ces sauvages n'étaient donc pas sans finesse (la ruse subtile et la violence barbare s'accordent très bien) : ils étaient d'ailleurs très raffinés de mœurs et dilettanti des lettres et de l'art comme toute l'aristocratie italienne. Leur tyrannie seule, brutale et imprévoyante, avait ce caractère de sauvagerie non calculée, avec laquelle contrastait l'habileté réfléchie de César. L'école de la haute politique s'ouvrait sous ce professeur que Machiavel admira dans un traité célèbre.

Ce livre du Prince s'offre pour nous à l'avance, à propos des relations du secrétaire florentin avec César. Ecrit bien plus tard, il est certainement pensé à cette heure où le théoricien politique, délégué par sa République auprès du duc de Romagne, observe de près le héros des coups d'État.

Document principal pour ces relations, la correspondance (Legazione) de l'ambassadeur florentin avec la Seigneurie s'éclaire par les vues que son esprit mûri développa depuis dans le Prince. Pendant que le jeune publiciste chevauche à côté du terrible condottiere, ou, au débotté, le soir, cause familièrement avec lui, la grande figure de l'Italie hante évidemment son imagination prophétique.

Il la voit, comme Dante, comme Pétrarque, comme tous les poètes et les sages de son pays, poursuivant à travers l'épreuve l'unité nationale qu'il lui était réserve d'atteindre si tard.

La formation de la nationalité italienne a ceci d'original qu'elle procéda de l'aspiration idéale, du travail intellectuel, très long, très complexe, d'une élite d'hommes d'État et de penseurs.

Ailleurs, dans cette œuvre en quelque sorte végétative, l'instinct populaire domine. Ici, l'érudition et la réflexion ont la part maîtresse. La coopération des grands hommes dépasse celle de la foule. Chez quel patriote, même de l'antiquité poétisée par l'imagination légendaire, retrouver au même degré qu'en Machiavel, disciplinée au service d'un idéal, l'union de l'enthousiaste et du politique?

Le livre du Prince le montre bien sous ce double aspect. Sous le parti-pris d'une politique, indifférente en apparence au mal, quand elle n'est que peu scrupuleuse sur les moyens d'atteindre ses fins, on sent contenue, mais brûlant d'une flamme secrète, l'ardeur de l'Italien qui « va cherchant Y indépendance si chère (la libertà cli è si cara) ». A la fin, cette aspiration éclate par un transport presque lyrique:

« Ne laissons pas passer l'occasion. Que l'Italie voie enfin apparaître son rédempteur. Je ne puis exprimer avec quel amour il serait reçu dans toutes les provinces qui ont souffert de l'invasion étrangère, avec quelle soif de vengeance, quelle foi obstinée, avec quelle piété et quelles larmes !Quelles portes se fernieraient pour lui ?Quels peuples lui refuseraient l'obéissance1? Quels envieux s'opposeraient à lui ? Quel Italien lui dénierait la soumission ' ? »

Le côté poétique de l'œuvre de Machiavel mérite d'autant plus d'être mis en lumière, qu'un préjugé trop répandu tient pour incompatibles l'inspiration idéale et les qualités pratiques de l'homme d'État.

Certes, à étudier, comme Machiavel l'a fait, dans ses engrenages meurtriers, la machine politique, à scruter les mobiles, souvent si mesquins, du monde des intérêts, l'esprit s'habitue à ramper s'il est médiocre. Audessous des hautes régions, dans une atmosphère épaisse et viciée, où les saints rayonnements de l'idéal pénètrent à peine, s'étiolent les généreux sentiments, par suite, les idées générales. Peu d'esprits ont la puissance d'y respirer l'aliment d'une vie supérieure. Mais ceux-là s'élèvent encore par un commerce intime avec le réel. Pour dures que soient les leçons de l'expérience, elles n'amoindrissent point en eux l'idéal. Loin d'en éteindre le sentiment, la notion pratique des faits le raffermit et l'active en le précisant, et, parce qu'elle empêche la pensée de flotter sur elle-même, elle l'oblige à se porter en avant.

Tel est le caractère des écrits politiques de Machiavel, de ses vues sur l'ordre social dont il analyse chaque élément, mais non pas avec l'indifférence immorale qu'une superficielle lecture autorise seule à lui prêter. Ainsi, quand il compare tour à tour son Prince au lion et au renard, que fait-il réellement? Il constate les virtualités organiques auxquelles obéit la nature humaine placée dans certaines conditions et sous l'empire de nécessités spéciales. Il étudie physiologiquement et au point de vue statique, en dehors de la notion du progrès, Y homme qui ne change pas, quand la société s'améliore; ce dont il ne pouvait s'apercevoir déjà, car nous le voyons à peine nous-mêmes.

t. Machiavel, Le Prince, in fine.

Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue quand on veut juger sainement le Prince. A ce compte, toutes les manifestations de la vie collective ont leur idéal perçu par le penseur politique. Il les décrit, il s'y attache avec l'amour de l'artiste pour son œuvre, quels que soient les types qu'elle mette en relief, car ils représentent un côté de la nature, reproduite par lui sous ses aspects cléments ou funestes. Selon le précepte de Boileau, le monstre Borgia peut « plaire aux yeux ».

Le virtuose du crime politique revit sous la plume de Machiavel, pour l'instruction du monde plus encore que pour celle des émules dont sa gloire sanglante troublerait le sommeil.

Au moment où l'ambassadeur de Florence près de César Borgia fixait ainsi sa pensée politique, il avait sous les yeux l'homme qu'on pouvait croire appelé à réaliser l'unité italienne.

La principauté conquise par le fils du pape, plus pré

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