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et de la société italienne de ce temps, avec ses bas-fonds bourbeux, ses superstitions et ses débauches, et l'éternelle béatitude dégagée à toute époque, en tout pays, par la bêtise satisfaite du bourgeois, de l'éternel bourgeois, du Joseph Prudhomme, disons-nous; galerie de masques grimaçants, saisis au vif dans le réel de l'attitude et le remous de l'existence vulgaire, bouffons, sbires, entremetteuses, filles et Cassandres !

Calandro est l'un de ces derniers. Calandro, c'est le bourgeois de Rome au quinzième siècle! Il aime Lidio, qu'il a vu vêtu en fille et qu'il prend pour telle. Fulvia, sa femme, s'éprend de Santilla, qu'elle a rencontrée en costume masculin. Ce double travestissement s'explique par une intrigue reposant sur la confusion causée par ces changements d'habits à l'encontre du sexe, – le mari prenant le bien-aimé de Fulvia pour sa belle, la femme croyant Santilla son galant.

De là le gros sel grivois semé dans l'auvre, à l'ébaudissement du pontife, friand de telles pipées.

Où l'esprit émancipé de Bibbiena dépasse le niveau commun du siècle (le neveu de Pic de la Mirandole professa vers ce temps la magie dans son dialogue de la Strega; notre Bodin, environ cent ans après, écrivait sérieusement sa Démonologie), c'est dans le rôle joué par le Nécroman promettant à Fulvia les services d'un esprit familier dont il dispose et qui l'aidera à tromper son mari.

« Avec mes figures et mes points, dit à un complice ce Ruffo, avec mon expertise en toute chiromancie, entre les dames, j'ai

renom d'être un noble nécroman, et elles tiennent pour cer

les crédules, - que je suis maître d'un esprit au moyen duquel elles pensent que je fais et défais ce que je veux '. »

tain,

Ce type du Nécroman, une des singularités de l'époque, se retrouve, lui, son grimoire et ses relations directes avec les esprits de l'abîme dans les amusants Mémoires de Benvenuto Cellini. Maître ès arts sataniques, un prêtre, au Colysée, enferme l'artiste dans un cercle tracé sur le sol. A la lueur d'un feu où se vaporise l'arome peu engageant de l'assa fætida, et qui projette sur le prestigieux monument des lueurs et des ombres ressemblant à des spectres, il évoque en hébreu, en grec et en latin ( un million d'hommes terribles... et quatre énormes géants armés de pied en cap? ).

Tel apparaît le Nécroman de la pièce.

Le benêt Calandro se laisse persuader par un valet, Fessenio, de se faire porter chez sa belle, -mussé dans un panier. Passons, bien

que d'un vrai comique, sur cette scène plaisante, où la stupidité de Calandro apparaît hyperbolique. Rien de changé à cet égard, ou peu de chose. L'équivalent existe dans la foi des bourgeois spirites de nos grandes villes aux morts faisant tourner les tables ou posant pour leur photographie. Fessenio, sur l'observation que le réceptacle est bien étroit, l'avertit que, grâce à ses incantations, il peut se couper les membres pour mieux se tasser, quitte à les reprendre en arrivant. Bien que rebelle à l'exécution, Calandro n'élève aucune objection contre la théorie.

1. La Calandria, acte II, sc. II.

2. Mém. de Benvenuto Cellini, traduct. Leclanché, 2 vol. in-18; Paris, Paulin, éditeur, 1847; t. I, liv. Jer, ch. I, p. 162-167.

Mais, demande le Cassandre, faudra-t-il me tenir dans ce panier éveillé ou endormi?

FESSENIO.

Belle question ! Comment, éveillé ou endormi? Ne sais-tu pas qu'à cheval on se tient éveillé, dans les rues on marche, à table on mange, sur les bancs on s'asseoit, dans les lits on dort, et dans les paniers on meurt?

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Alors, comment sais-tu que c'est une mauvaise chose, si tu n'en as pas fait l'expérience ?

CALANDRO.

Et comment fait-on pour mourir?

FESSEN10.

La mort est un conte ! Puisque tu ne le sais pas, je veux bien te dire le moyen de mourir.

CALANDRO.

Oh! dis-le.

FESSENIO.

On ferme les yeux, on tient les mains ouvertes, on plie les bras, on reste immobile, immobile, coi, coi, on ne voit, on n'ouït chose qu'autre fasse ou dise.

CALANDRO.

J'entends, mais puis comment fait-on pour revivre ?

FESSENIO.

C'est un des plus profonds secrets de ce monde, et presque personne ne le sait : sois sûr que je ne le dirais jamais à un autre, mais à toi me plait le dire. Mais vois, sur ta foi, mon Calandro, à ne le révéler à personne.

CALANDRO.

Je le jure, et même, si tu veux, je ne le dirai pas à moimême.

FESSENIO.

... La différence du vivant et du mort gît en ce que le mort ne remue pas, le vivant se meut au contraire... Fais ce que je te dirai, tu ressusciteras.

CALANDRE.

Dis.

FESSENIO.

Le visage haussé au ciel, on crache en l'air, puis de tout le corps on se donne une secousse, puis on ouvre les yeux, on parle, on agite ses membres : alors la mort s'en va, et l’hoinme redevient vivant 1.

1. Calandria, acte II, sc. IX.

LES MÈDICIS.

II.

- 25

Bouffonnerie fantasque, à la Shakspeare, si j'ose dire! (comparez ce type de Calandro à Polonius, le niais solennel, au sentencieux juge de paix Cerveau-Vide du drame des Joyeuses Commères). L'exubérance de la charge n'en diminue point la portée philosophique. Par le relief monstrueux qu'elle leur prête, elle permet de pénétrer à fond certains côtés de notre nature, les gouffres latents de la bêtise humaine, toujours exploitable, bien qu'à divers degrés.

Mais nous ne voudrions pas trop lire entre les lignes de cette æuyre curieuse. Pourtant, la marque y paraît sans conteste de la pensée ouverte, scrutatrice, — dirai-je déniaisée ? — de la seconde Renaissance à l'endroit des superstitions, des croyances populaires, des entités encore régnantes de la scolastique,

Tandis que Calandro est porté dans son véhicule par deux facchini, des douaniers interviennent pour visiter au nom du fisc le panier. A la vue de l'homme, ils s'informent : « C'est un cadavre de pestiféré que nous portons en terre, s'écrie le valet. » La brigade fuit épouvantée. Alors, Calandro:

- Qu'était-ce que cette créature si laide qui s'enfuyait?

FESSENIO.

Qu'est-ce que c'était ? Tu ne l'as pas reconnue ?

CALANDRO.

Non.

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