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pas contre les profanations qui atteignaient ses membres. Les parodies de la fête des fous, les obscénités de la sculpture qui s'égaye aux dépens des satyres enfroqués, des nonnes en rut, toutes ces manifestations de critique gouailleuse trouvaient grâce devant l'orthodoxie; car elles s'accordaient avec la foi la plus sincère. Entre l'idéal des saints et les basses réalités dont s'amusait le génie satirique, l'art indépendant n'apportait pas encore une conception de la beauté humaine qui fit palir devant elle les types divins consacrés par la commune latrie.

Par ses gaietés grotesques et sa licence, la mascarade florentine se rattache aux traditions du Moyen-Age. Quelquefois même, - effet du contraste signalé tout à l'heure, — la méditation ascétique, associant les horreurs de la mort aux charnelles exubérances de la vie, y symbolisait avec une certaine grandeur la pensée formidable traduite en sa souveraine épouvante par l'art catholique à son apogée. Chants et représentations plastiques ou picturales rappelaient à quelques égards les stances du Dies iræ, le branle de la Danse Macabre, à Bale, et cette fresque d'Orcagna, au Campo Santo de Pise, où trois cavaliers, dont les montures reniflent, effarées, les puanteurs du sépulcre, se bouchent le nez devant les cadavres de trois rois.

Thème commun, - c'est le Triomphe de la Mort que, sous la suave inspiration rassérénant sa muse, Pétrarque, soustrait par la contemplation de Laure aux pantelantes obsessions de son sujet, célèbre comme la transfiguration suprême de la beauté !

Era quel che morir chiaman gli sciocchi.
Morte bella parea nel suo bel viso 1.

(- Je suis disposée, dit la Mort, à te faire un honneur tel que je ne le fais à nulle autre créature, et tu franchiras ce pas sans crainte et sans aucune douleur.

» — Comme il plait au Seigneur, qui dans le ciel réside et de là régit et gouverne l'univers, tu feras de moi ce qui se fait des autres.

Ainsi elle répondit. Et voici qu'à travers le monde toute la campagne est pleine de morts, tant que prose ni vers ne sauraient les dénombrer.

» De l'Inde, du Cathai, du Maroc, de l'Espagne, cette immense foule avait déjà rempli pendant longtemps la plaine et les coteaux.

» Là étaient ceux qu'on nomme heureux, pontifes, rois et empereurs ; maintenant ils sont nus, misérables et mendiants.

► Où sont maintenant les richesses ? où sont les honneurs ? Et les joyaus, et les sceptres, et les couronnes? Et les mitres avec les couleurs de pourpre ? ? »

Le Triomphe de la Mort, qui précéda de quelques années dans les rues de Florence les cavalcades menées par Laurent, tenait de bien plus près que l'auvre antérieure de Pétrarque aux traditions du genre.

Un peintre éminent, Piero di Cosimo, assisté d'André del Sarto, n'avait pas dédaigné de dessiner les costumes et les attributs des personnages figurant dans cette fête funèbre.

1. PETRARCA, Trionfo della Morte, cap. I, vers 171-172. 2. PETRARCA, Trionfo della Morte, cap. 1, vers 67-81.

Entouré d'un nombreux cortège de cavaliers, audessus duquel flottent dix étendards noirs, à la lueur des torches, le char, très élevé et traîné par quatre buffles, portait au sommet une Mort gigantesque, la faux en mains. Autour d'elle, en cercle, des tombeaux fermés par une trappe s'ouvraient à chaque station de la cavalcade, « au son rauque et sourd de certaines trompettes » 1. Et les trépassés sortaient, serrés dans leurs vêtements de toile noire semés d'ossements en étoffe blanche. Et ils chantaient :

Morti siam come vedete;
Così morti vedrem voi :
l'umme già come voi sete ;
Voi sarete come noi.

L'historien de l'art, décrivant cette procession quasi religieuse où l'on psalmodiait le Miserere, Vasari, se croit tenu de marquer le caractère singulier qu'elle offre comine divertissement de carnaval. C'est qu'elle fut une des dernières fêtes de cette nature, qui rappelle le génie de l'âge catholico-féodal, bien différente des mascarades mythologiques ou profanes inventées et conduites par le Magnifique.

Nous venons de citer les poésies qu'il composa pour ces cavalcades, adoptées avec fureur par la mode. L'édi

1. VASARI, Vila de' Pittori, Vita di Picro di Cosimo,

teur des Canti carnascialeschi, dans sa dédicace à François de Médicis, duc de Florence, exprime non sans charme, avec un enthousiasme naïf, l'accueil joyeux fait à ces spectacles longtemps après qu'ils eurent été introduits par Laurent. Il les préfère aux carrousels et au jeu de ballon, si populaire en Toscane.

« Ce jeu, dit Lasca, ne peut être vu de tout le monde, et de même le carrousel (armeggeria). On ne peut s'y livrer que de jour, et ils finissent de suite (muojono subito); ce qui n'advient pas des Triomphes ni des chants carnavalesques. Quand, en effet, ils se trouvent être beaux, bien faits et bien ordonnés, et avec toutes les parties qui leur appartiennent, à savoir si l'invention premièrement est noble et compréhensible, les paroles claires et polies, la musique gaie et large, les voix sonores et unies, les costumes riches, plaisants, appropriés au sujet et confectionnés sans lésinerie, les accessoires et les instruments convenables faits avec habileté et peints élégamment, les chevaux de bonne allure, très beaux et bien harnachés, et la nuit ensuite avec accompagnement et très grand concours de torches, - il ne se peut ni voir ni entendre chose plus joyeuse et plus délectable. Et ainsi, se répandant et se portant de jour et de nuit presque en toute la cité, ils sont vus et entendus d'un chacun. Ils peuvent être conduits où l'on veut, et se donner en spectacle à qui il convient, jusqu'aux jeunes fillettes dans leur maison; car, en se mettant derrière une jalousie ou à l'abri du châssis d'une fenêtre, sans être vues de personne, elles voient et entendent tout. La fête finie, à laquelle le peuple entier a pris tant de plaisir et de satisfaction, les paroles de ces cheurs sont lues par tout le monde ; la nuit, on les chante partout. Les unes et les autres sont envoyées non-seulement dans toute la ville de Florence, et dans toutes les cités de l'Italie, mais en Allemagne, en Espagne et en France, aux parents et aux amis. )

Lasca mentionne aussi les nombreuses colonies florentines qui, dans ces diverses contrées, exerçaient le commerce et l'industrie, – même à Lyon, par exemple, où des Italiens établirent les premiers métiers pour la soie.

Son admiration déborde ensuite à l'adresse de Laurent:

«Et ce mode de festoyer fut trouvé par le Magnifique Laurent de Médicis le vieux, une des premières et des plus éclatantes splendeurs qu'aient possédées non-seulement votre très illustre et très noble maison et Florence, mais encore l'Italie et le monde tout entier. Homme digne en vérité de n'être jamais rappelé à la mémoire sans larmes et sans respect. Les gens de cette époque, en effet, passaient d'abord le temps du Carnaval masqués et contrefaisant les dames accoutumées à se promener aux Calendes de Mai (?)'. Ainsi travestis en femmes et en jeunes filles, ils chantaient chansons à danser (canzoni a ballo). Le Magnifique, considérant que cette manière de chanter était toujours la même, pensa à varier non-seulement les chants, mais les inventions et la façon de composer les paroles, faisant des chansons avec d'autres mètres divers, et il fit après cela composer la musique avec des airs nouveaux et différents. La première chanson ou Mascarade qui se chanta en cette manière, lut celle d'hommes qui vendaient Berriquocoli et Confortini (pains d'épices), composée à trois voix par un certain Arrigo, Allemand, alors maître de la chapelle de Saint-Jean, et musicien en ces temps très renommé. )

Le célèbre critique exalte à bon droit la transformation apportée par le Magnifique aux spectacles du car

1. Solite andare per lo Calendimaggio. — Le dictionnaire d'Alberti (Marsiglia, 1772) donne le sens suivant : Calendi significano ancora i meslieri delle donne (?).

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