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LE CLERGÉ

LA BOURGEOISIE, LE PEUPLE, L'ANCIEN RÉGIME

ET

LES IDÉES NOU VELLES

Bien souvent nous nous sommes demandé pourquoi des hommes qui sont les fils de nos ancêtres, de nos pères, de nos mères, les neveux de nos oncles, les oncles de nos neveux, des hommes qui sont nos frères, nos beaux-frères, nos oncles, nos cousins, des hommes dont les familles entières sont parmi nous et doivent y rester; des hommes enfin qui devraient être au nombre de ceux qui nous sont les plus chers et pour lesquels nous devrions être également chers, se trouvaient être constamment en opposition avec nous, comment en matière politique nos joies étaient en quelque sorte un deuil, et notre deuil une joie?

La raison, la voici. A la naissance du christianisme, le clergé était pauvre; sorti des rangs du peuple, sa cause était celle du pauvre peuple; il sentait que le sang plébéien coulait dans ses veines, et lorsque plus tard les barbares envahirent l'empire romain, il remplit alors une sainte et glorieuse mission : il protégea le peuple contre leur rage et leur furie. Nous ne peindrons pas cette douloureuse époque que nous passerons sous silence pour, d'un seul trait , arriver aux croisades.

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A cette époque, un grand nombre de seigneurs descendant pour la plupart des sauvages envahisseurs de la Gaule, partirent pour la Terre Sainte. Comme ils avaient besoin d'argent pour s'équiper, ils engagèrent leurs propriétés, leurs châteaux, aux monastères pour s'en procurer ; et comme un grand nombre moururent dans les combats qu'ils livrèrent aux Sarrasins et que beaucoup de ceux qui revinrent en France ne purent, faute d'argent, rentrer dans leurs biens, il en résulta que les monastères en restèrent propriétaires : et voilà comment ceux-ci devinrent seigneurs féodaux, voilà comment les intérêts du peuple et ceux du clergé, de communs qu'ils étaient en quelque sorte auparavant, furent dès lors en opposition les uns avec les autres, grâce aussi aux abus toujours croissants du système féodal, et aux charges qui donnaient la noblesse et qui, par ce fait, rendaient les terres des anoblis exemptes d'un grand nombre d'impôts, impôts qu'il fallait ensuite déverser sur les autres roturiers ; car qu'on ne croie pas que parce qu'une terre, d'imposable qu'elle était, devenait privilégiée, le gouvernement recevait moins pour cela; on se tromperait gravement. Si une terre devenait noble dans une commune, il fallait que les autres malheureux habitants grevassent les leurs des impôts dont celle-ci était précédemment chargée. L'administration ne perdait rien. Ceci était fait avec une telle intelligence qu'il était impossible de ne pas arriver à une révolution; car comme un aussi déplorable système ruinait les malheureux paysans', ceuxci devaient nécessairement finir par se trouver dans l'obligation de se déposséder de leurs biens, qui devaient infailliblement passer dans les mains de ceux sur lesquels ne pesaient pas les mêmes charges, attendu qu'eux seuls

1. Voyez les doléances de la commune de Gohory, où les propriétaires disent qu'ils ne sont plus que fermiers de leurs terres.

pouvaient avoir des capitaux pour les acquérir. Il était donc inévitable que tous les biens imposés dussent successivement devenir la propriété des privilégiés, et qu'à un moment donné la totalité des impôts fût payée par quelques paysans seulement, qui plus longtemps que les autres auraient pu satisfaire aux exigences du fisc, quoique cependant le sort des autres dût les attendre, après quoi le gouvernement devait finir par se trouver en présence de ses privilégiés, seuls possesseurs de la terre. C'est en partie ce qui est arrivé : le nombre des imposés diminuant chaque année, il en est résulté que comme on avait tué la poule aux oeufs d'or, et que comme il fallait néanmoins payer les administrateurs de l'État et même un grand nombre de ceux qui n'administraient rien, on a demandé de l'argent à ceux qui n'en avaient plus à donner; et comme cependant on voulait encore en exiger d'eux, les souffrances et les injustices dont on les accablait les ont poussés à faire comme certains animaux domestiques, qui, quoique d'une extrême docilité, se mutinent, deviennent furieux et extrêmement dangereux lorsqu'ils ne peuvent plus porter les fardeaux dont on les a chargés. Le peuple aussi s'est mutiné et sa colère aussi a été dangereuse. On connaît le reste, il est inutile de le rappeler ici. Nous croyons cependant que si les moines et le clergé des classes inférieures n'avaient pas été dominés par leurs supérieurs, qui appartenaient tous à la noblesse, les premiers auraient pu se ranger du côté du peuple dont ils étaient issus, et la noblesse, qui se serait ainsi trouvée isolée des deux ordres du clergé et du tiers-état, aurait bien été obligée de céder devant la force des choses comme elle a été forcée de le faire depuis, et la lutte ne fût pas devenue sanglante comme elle l'a été. Pourtant à la première assemblée nationale, ainsi que nous allons le prouver, le clergé plébéien prit la défense de la cause populaire.

Nous citons Capefigue, et nous espérons bien qu'on ne se

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plaindra pas que nous puisons à une source hostile à la légitimité.

Voici ce qu'il dit des dernières années de la monarchie soi-disant légitime 1.

« La monarchie tombait en poussière.

« Toute la haute noblesse avait quitté la province pour Versailles; on ne disputait plus, comme sous la Fronde, pour conserver son manoir fortifié, mais pour monter dans les carrosses du roi. Prodigue, dissolue, la haute noblesse s'était fait un besoin des générosités royales. Chaque année, le produit des fermes et des gabelles allait s'absorber dans les mains de cinquante grandes familles titrées, qui échangeaient souvent leur honneur contre des acquits au comptant. Ces familles composaient la cour du prince, flattaient ses goûts et servaient ses caprices.

« La petite noblesse de province avait conservé des goûts plus sévères : ses fils allaient peupler les armées, comme souvenir des services militaires que leurs ancêtres devaient au souverain. Le grade de capitaine ou de major, la croix de Saint-Louis, et dans le clergé une abbaye de second ordre étaient son ambition et sa récompense. Excepté dans quelques provinces, cette petite noblesse était à charge au peuple. Comme elle habitait les campagnes, elle possédait presque exclusivement les seigneuries féodales, les juridictions arbitraires qui accablaient le paysan. En général, peu éclairée, elle se livrait à ses vieilles habitudes de dévotion et de chasse.

« Le clergé offrait à peu près les mêmes divisions. Les grandes dignités étaient dévorées par les hautes familles de la cour; on se faisait évêque, archevêque pour jouir de

1. Histoire de la Restauration, édition in-8, pages 15 et suivantes; les 36 premières pages de ce volume, où la monarchie soi-disant légitine est si bien habillée, ont été supprimées dans l'in-18.

riches prieurés et prébendes. Si on avait le bonheur d'être un La Rochefoucauld 1, un Rohan ou un Polignac, la pourpre venait de plein droit en plis ondoyants sur vos épaules, et quatre ou cinq abbayes de cent mille livres de rente valaient bien la peine d'endosser le petit collet d'abbé de cour 2. Le bas clergé était pris dans la classe bourgeoise. Il avait en général des meurs, de la probité, des lumières. On le vit presque tout entier, à l'assemblée nationale, se prononcer pour le tiers et les idées libérales. » Ce que

l'on demandait alors, ce que l'on a obtenu, ce que l'on veut conserver et ce que l'on conservera, c'est :

L'égalité devant la loi;
L'égale répartition des impôts;

Admission de tous les citoyens aux emplois et charges publics.

Que pouvait-on et que peut-on demander de plus juste ? Est-ce que semblables demandes n'étaient pas aussi bien dans l'intérêt du clergé des classes inférieures que dans l'intérêt des gens du peuple, dont le clergé populaire était issu? Est-ce que ce n'était pas ouvrir à tous les talents les portes de l'épiscopat qui, jusqu'à cette époque, était dévoré par la noblesse ? En veut-on la preuve? Que l'on parcoure, à la pièce justificative A à la fin du volume, la liste des archevêques et évêques de France en 1789, puis on verra combien il y avait de noms roturiers.

Et sous la sainte Restauration, en dépit de la Révolution, de l'Empire et de la Charte, que l'on consulte la pièce justificative B, puis on verra encore par quels hommes l'épiscopat était occupé en 1829. Les renseignements sont pris

1. En 1789, trois La Rochefoucauld occupaient des siéges épiscopaux on archiépiscopaux : Rouen, Beauvais, Saintes. Voir la pièce justificative A.

2. Voir dans Capefigue, Histoire de la Restauration, tome [er, page 17, le passage supprimé, édition in-8.

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