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stoïcien Diodote, qui, après avoir passé chez moi la plus grande partie de sa vie, est mort dernièrement dans ma maison. Je lui dois beaucoup de connaissances ; mais il me formait surtout à la dialectique, que l'on pourrait appeler une éloquence abrégée, et sans laquelle on ne saurait atteindre à la véritable éloquence. Malgré l'ardeur avec laquelle je suivais ce maître et ses leçons sur des connaissances si vaines , si multipliées , je ne laissais pas s'écouler un seul jour sans me livrer aux exercices oratoires : je composais des déclamaLions tantôt avec M. Pison, tantôt avec Q. Pompée. Je pratiquais beaucoup cet usage en latin, et plus encore en grec , parce que, si je n'eusse déclamé en grec, je n'aurais pu profiter des leçons ni des corrections des premiers maîtres de la Grèce. Quand les lois et la justice reprirent leur autorité, je me hasardai à plaider des causes d’un intérêt public ou particulier. Je fis coïncider avec ces débuts les leçons de Molon, qui, sous la dictature de Sylla , était venu demander au sénat des récompenses pour les Rhodiens.

Dans ce récit, Cicéron accumule ses études de plusieurs années, et le double voyage de Molon. La guerre que Rome faisait à Mithridale inquiétait, dans leur patrie, beaucoup de savans grecs qui venaient chercher un asile en Italie ; il parait que telle avait été la raison du premier séjour de Molon. Le mérite de ce savant triompha des préjugés des Romains contre les Grecs. Le premier il obtint la permission de haranguer le sénat en une langue étrangère, et ce privilège atteste en même temps que la connaissance du grec était déjà universellement répandue à Rome.

Cependant SyHa prenait Athènes ; Marius, Cinna, Sertofius, assiégeaient Rome : ils y rentrèrent en vainqueurs irrités : le Forum était désert, ou plutôt c'était une mer de sang. Il se fit un carnage horrible des meilleurs citoyens. Un mot, un signe de tête de Marius coûtait la vie à ceux qui se présentaient devant lui : quiconque l'abordail sans qu'il rendit le salut était massacré sur-le-champ... On ne voit pas que Cicéron ait eu des dangers à courir pendant ce temps d'horreur. Le monstre qui souillait ses victoires de; tant de crimes, mourut paisiblement. Cinna se perpélua de consulat en consulat , et fut tué par un centurion à l'approche de Sylla. Non moins cruel dans ses proscriptions , ce vainqueur nouveau ne paraît pas avoir troublé Cicéron dans ses études; ce fut même quand il eut obtenu la suprême puissance avec charge de reconstituer la république, que le jeune oraleur se montra au Forum. Sylla était consul pour la seconde fois avec Q. Cécilius Metellus Pius. En l'an de Rome 673, quand il prononça son discours pour Roscius d'Amérie , il avait déjà parlé souvent dans des causes d'intérêt particulier : c'était la première fois qu'il entreprenait la défense d'un accusé.

Ce fut de la part de Cicéron un grand acte de courage. Roscius avait été assassiné dans une des rues de Rome, et Chrysogon, le favori du dictateur, s'était emparé de ses biens : pour se délivrer des réclamations du fils, ce Chrysogon imagina de le faire accuser de ce meurtre , et, pour le mieux dépouiller, il le déclarait parricide. Il s'adressa donc à un de ces délateurs de place, à un de ces entrepreneurs d'accusations que les proscriptions avaient suscilés en grand nombre. Sextus Roscius eut la douleur de voir deux de ses parens se joindre à cette honteuse trame : pas un défenseur ne se présentait : lous craignaient Chrysogon et le diclaleur. Cicéron se fit entendre , et Sextus fut sauvé. Il dit lui-même que son discours fut tellement goûlé, qu'il n'y eut plus de cause qui parût au dessus de ses forces.

Ordinairement l'on nous présente le discours pour Quinlus comme ayant précédé celui-là ; mais , pour se convaincre que celle classification est erronée, il suffit de le lire avec altention. Tout annonce que déjà la dictature de Sylla est écoulée. Le procès avec Névius avait duré deux ans; un certain M. Junius l'avait plaidé devant Aquillius Gallus, depuis qu'il avait été renvoyé à ce dernier, et ce renvoi n'avait eu lieu que depuis le mois de septembre 672 : or, le terme des pro

scriplions n'avait été fixé par Sylla qu'aux calendes de juin de celle même année. Il se pourrait donc qu'il n'eût plaidé pour Quintus qu'à son retour de Grèce. Nous ne rendrons pas compte du différent qui s'éleva entre le crieur Névius et le frère de son associé. Cette cause était purement civile, et ce procès n'est qu'une des nombreuses contestations dont Cicéron fut chargé dans le commencement de sa carrière. Il nous parle lui-même d'un autre succès obtenu dans sa jeunesse : il défendit , contre le célèbre jurisconsulte Cotta, la liberté d'une femme d'Arrélium ; il ajoute formellement qu'il oblint gain de cause du vivant de Sylla.

Plutarque prétend que Cicéron ne partit pour la Grèce qu'afin d'échapper à la vengeance de Sylla , irrité de son discours pour Roscius. Toutefois, il demeura encore à Rome plus d'une année , se livrant sans réserve aux exercices du Forum ; d'ailleurs il nous donne de son voyage un tout autre motif : « J'étais alors maigre et d'un physique débile, mon cou était mince et allongé. On sait que, pour peu que le travail et les efforts des poumons se joignent à ce tempéramment, il n'y a pas loin de là au péril de la vie. Ceux auxquels j'étais cher en concevaient d'autant plus d'inquiétude, que je faisais tout sans relâche, sans distraction ; et que je déclamais à grands éclats de voix en y joignant loute l'action de mon corps. Aussi quand mes amis et les médecins me pressaient d'abandonner la plaidoirie , je répondis que je subirais toule espèce de danger plutôt que de renoncer à la gloire que je me promettais de l'éloquence. Cependant je me persuadai qu'en abaissant , qu'en modérant ma voix, enfin qu'en changeant de méthode, je pourrais éviter le danger, el même me faire un genre plus doux. Le but de mon voyage en Asie sut donc de prendre une autre méthode. Après deux ans d'exercice, et lorsque mon nom avait déjà quelque célébrité, je quittai Rome.

Il partit donc pour se perfectionner dans son art, él non pour éviter une vengeance qui l'eût alteint dans tout l'empire

aussi bien qu'à Rome : ce fut en 674, sous le consulat de P. Servilius Valia l'Isaurique et d’Appius Claudius Pulcher. Arrivé à Athènes , il reçut pendant six mois les leçons d'Antiochus, le plus célèbre et le plus éclairé des philosophes de l'ancienne académie. En même temps il se livrait à de fréquens exercices chez Demetrius de Syrie, maître d'éloquence qui n'était pas sans mérite. Après ce séjour à Athènes, Cicéron partit pour l'Asie, où les meilleurs orateurs prirent plaisir à seconder ses efforts. Nous citerons surtout Menippus de Stratonicée, que Cicéron jugea être le plus éloquent de tous les habitans de l’Asie. Denys de Magnésie ne quittait pas le jeune Romain , qui vécut aussi dans la société d'Eschyle de Cnide et de Xénoclès d’Adramyle. Il alla ensuite à Rhodes se confier à Molon, qui deux fois, déjà, élait venu à Rome : c'était l'homme le plus habile à signaler, à reprendre les de fauts. Il n'eut à réprimer dans Cicéron que la surabondance de paroles et le débordement d'idées où l'entraînait la témérité naturelle à son âge. Plutarque ajoule à ces détails un fait dont Cicéron n'a point consacré le souvenir, quoiqu'il fût bien honorable pour lui : Apollonius Molon, qui est peul-être le même Molon dont il vient d'être parlé, le pria de s'exercer en grec devant lui : le jeune orateur s'empressa d'obéir , dans l'espérance de recevoir d'utiles conseils. Quand il eut achevé, l'admiration fut unanime, et il s'éleva entre les auditeurs un combat de louanges : seul, Apollonius ne témoigna aucune joie en l'écoulant. Après le discours de Cicéron, il demeura longtemps pensif et silencieux. L'orateur s'en affligeait. Cicéron, lui dit Apollonius, je te loue et je t'admire, mais je plains le sort de la Grèce, quand je songe que la seule gloire qui nous restait, celle des lettres et de l'éloquence, va devenir par toi la conquête des Romains,

On se rappelle que le Molon qui était venu à Rome avait obtenu la permission de haranguer le sénat en gree. Plutarque nous dit d'Apollonius Molon qu'il ne savait pas le latin, et que, pour celle raison, il pria Cicéron de déclamer en grec. Ne serail-ce pas plutôt qu'ayant entendu à Rome les exercices du jeune orateur, Molon aurait voulu faire admirer à ses concitoyens la perfection à laquelle un Romain avait poussé la connaissance de leur langue? Toutefois, le texte de Plutarque parle d'un Apollonius fils de Molon, et quelques critiques ont prétendu qu'il fallait corriger le texte de façon que Molon ne fût qu'un surnom d'Apollonius, à raison de la petitesse de sa taille ; sobriquet donné par les Athéniens à tous les petits hommes, depuis que, dans sa comédie des Grenouilles , Aristophane avait plaisanté sous ce nom une espèce de nain. Mais laissons ces pauvretés philologiques. Cicéron dit trop formellement qu'il a revu à Rhodes le Molon dont il avait reçu les leçons à Rome : pourquoi donc s'évertuer à défigurer les textes pour lire ce qui n'y est pas ?

Après deux ans d'exercice, Cicéron revint à Rome, non sans avoir consulté l'oracle de Delphes. S'il en faut croire le superstitieux Plutarque, il avait demandé au dieu comment il acquerrait le plus de gloire, et la Pythie avait répondu : « En suivant tes propres inspirations et non celles du peuple. » S'il est douleux que Cicéron ait consulté l'oracle, ce qu'il ne nous dit pas, il est certain du moins qu'il donna à sa réponse un sens éclairé. Ainsi il dédaigna le préjugé populaire qui jetait le ridicule sur les études des Grecs, et se laissa traiter de Græculus sans trop se soucier des injures de Calenus ni des autres ignorans. Il était désormais plus exercé, sa voix n'avait plus rien de forcé. Il dit, dans son Brutus, que son style avait, en quelque sorte, cessé de fermenter, que sa poitrine s'était renforcée, que son corps avait pris une certaine consistance.

Néanmoins il se conduisit d'abord avec une extrême réserve, voyant fort peu les magistrals , qui le connaissaient à peine, et prenant avec zèle les leçons de l'acteur Roscius, et d'Ésopus, qui jouait la comédie. Roscius avait écrit un parallèle entre l'art de la pantomime et l'éloquence : tout ce que Cicéron disait, il le rendait à l'instant par ses gestes, et même

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