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ne puisse tirer de moi par voie d'analyse ou de composition, tandis que la perfection est quelque chose de supérieur à moi, dont je ne puis m'être formé l'idée à l'aide des choses imparfaites que je connais. Donc Dieu existe.

On pourrait développer, ou, pour parler plus exactement, détailler cette démonstration de la manière suivante :

J'ai en moi l'idée de Dieu, c'est-à-dire l'idée de l'infini : comment y est-elle ?

Elle ne peut y être que par une de ces deux raisons :

Ou parce que l'infini existe, et alors il est parfaitement naturel que j'en aie l'idée; • Ou parce que, l'infini n'existant pas, je me suis formé moi-même l'idée que j'en ai.

Or, est-il possible que j'aie moi-même formé l'idée de l'infini qui est en moi?

Je n'ai que deux façons de me former l'idée d'un objet qui n'existe pas, ou par voie d'atténuation, en supprimant par la pensée quelques-unes des qualités d'un objet existant, ou par voie d'amplification, en réunissant dans une même idée les qualités de plusieurs objets.

L'infini ne peut être une atténuation du fini ; il ne peut, non plus, être une collection de qualités finies, car un grand nombre de choses finies ne font qu'un grand nombre de choses finies, et ne font pas une chose infinie.

On ne lève pas la difficulté en supposant que, si je conçois un être fini, abstraction faite de tout ce qui le limite, je m'élève ainsi à la notion de l'infini. C'est retomber dans l'hypothèse que nous venons d'écarter; car si on ne peut produire l'infini en réunissant un nombre indéterminé de choses finies, on ne peut pas le produire davantage en multipliant un nombre de fois indéterminé une chose finie par elle-même.

Donc je ne puis avoir l'idée de l'infini qu'à la seule condition que l'infini existe.

Cette démonstration est aussi solide que simple. Par malheur, elle ne s'adresse qu'à des esprits convaincus que l'idée de l'infini est en nous, et qu'elle ne peut y être formée par la réunion de plusieurs autres idées. Or, il s'en faut que tous les sensualistes tombent d'accord sur le premier point, et leur thèse consiste précisément à nier le second. Ainsi la preuve de Descartes n’a de valeur que pour les philosophes qui ont le moins besoin qu'on leur démontre l’existence de Dieu.

Après cette démonstration, il en fit une autre beaucoup plus compliquée, et que l'on peut résumer ainsi :

Je suis et j'ai l'idée de Dieu', donc je ne suis pas l'auteur de mon être; car, si je l’étais, je me serais donné toutes les perfections dont j'ai en moi quelque

1 Discours de la Méthode, IVe partie Troisième Méditation, Les Principes de la philosophie, Ire partie, S 20 et 22.

idée, m'étant déjà donné de toutes les choses la plus difficile à acquérir, à savoir, la substance. Si l'on suppose que j'ai toujours été ce que je suis maintenant, cela ne me dispense pas d'avoir une cause, car la durée d'une substance finie n'est que la répétition non interrompue de l'acte par lequel elle est produite. Recourir à mes parents, ou à quelque autre cause moins parfaite que Dieu, ce n'est rien expliquer, puisque je pourrai toujours dire d'une telle cause ce que je viens de dire de moi-même. On ne peut supposer une série infinie de causes successives, car il ne s'agit pas de Trouver seulement une cause qui produise, mais une cause qui conserve, et par conséquent une cause actuelle. Enfin, plusieurs causes n'ont pas concouru à ma formation, et ajouté chacune quelque perfection à la notion que j'ai de la perfection de Dieu; car l'unité et la simplicité est le principal caractère que je lui attribue. Ainsi donc, par cela seul que j'existe et que l'idée de Dieu est en moi, l'existence de Dieu est démontrée.

On reconnaît, dans cette démonstration, la vigueur de l'esprit de Descartes à l'enchaînement des propositions et à l'exacte énumération de toutes les hypothèses possibles. Cependant elle ne satisfait pas entièrement l'esprit, et il n'est personne en la lisant qui ne se trouve arrêté par plusieurs assertions à tout le moins contestables.

Ainsi , par exemple, quand Descartes dit que, si je

m'étais fait moi-même, je me serais donné toutes les perfections dont j'ai l'idée, parce qu'il est moins difficile de se donner les autres perfections que de se donner la substance, il y a au moins de la bizarrerie dans cette façon de parler, et l'esprit ne saisit pas bien pourquoi il est plus difficile de se donner la substance que de se donner la perfection. Comme nous ne comprenons pas ce que c'est que de se donner la substance, et que nous ne comprenons pas davantage ce que c'est que de se donner la perfection, nous ne pouvons guère décider, de ces deux difficultés incompréhensibles, quelle est la plus difficile. Descartes aurait pu dire plus simplement que l'être qui existe par lui-même, si un tel être existe, a nécessairement toutes les perfections, et cette proposition, ainsi rétablie, ne paraît pas pouvoir être contestée.

Il en est à peu près de même de cette opinion, que la durée d'une substance n'est qu'une création continuée, d'où Descartes conclut , qu'étant imparfaits, nous n'avons pas seulement besoin d'une cause qui nous ait produits, mais d'une cause qui nous conserve, et par conséquent d'une cause actuelle. Au fond, il est très-vrai que, n'ayant pas d'autre raison d'être que la volonté du Créateur, nous n'avons pas non plus d'autre raison de durer; mais, d'une part, Descartes complique assez mal à propos cette idée simple de sa théorie de la création continuée; et de l'autre, si on convient que nous avons besoin, pour subsister, d'une cause conservatrice, cet aveu com

porte la reconnaissance de l'existence de Dieu, et la démonstration devient superflue.

Enfin, la dernière assertion de Descartes, que l'unité et la simplicité est le principal caractère que notre esprit attribue à la perfection, paraîtra sans doute incontestable aux rationalistes, et très-contestable aux autres philosophes. D'où il suit que la plupart des propositions dont se compose cet argument ont le défaut de rendre le reste de la démonstration inutile, si on les admet, et le défaut plus grand de ne pouvoir être admises que par les philosophes de l'école rationaliste.

On trouve encore, dans le Discours de la Méthode et dans les Méditations, une troisième démonstration de l'existence de Dieu, qui n'est autre que la fameuse preuve connue sous le nom d'argument de saint Anselme, et qui consiste à conclure directement l'existence de Dieu de l'idée de Dieu'. Voici à peu près comment on peut l'exposer, d'après saint Anselme, Descartes et Leibnitz.

J'ai en moi l'idée de Dieu, c'est-à-dire d'un être parfait, d'un être qui a toutes les perfections . Or,

1. « La preuve de l'existence de Dieu la plus belle, la plus relevée, la plus solide et la première, ou celle qui suppose le moins de choses, c'est l'idée que nous avons de l'infini. Car il est constant que l'esprit aperçoit l'infini, quoiqu'il ne le comprenne pas. » Malebranche, Recherche de la vérité, liv. III, II° partie, chap. vi.

2. Discours de la Méthode, IVe partie. – Cinquième Méditation. - Les Principes de la philosophie, Ire partie, $ 14.

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