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que voir et comprendre sans aimer, je n'agirais pas. Je resterais dans mon repos, voyant passer devant mon esprit les faits, les vérités, les principes, avec une indifférence absolue. Il faut que je jouisse et que je souffre, que j'aime et que je haïsse, pour me déterrniner à vouloir. La raison me donne une règle; mais c'est la passion qui me donne un mobile.

Lorsque, abandonnant le monde froid et sévère de la pensée, j'entre dans les domaines tragiques de la passion, la première chose qui me frappe, c'est qu'ici encore, avec les mêmes rapports, je retrouve les mêmes divisions et les mêmes analogies. Comme notre intelligence s'applique à trois objets, à Dieu par la raison, au moi par la conscience, et, par la perception, au monde extérieur, embrassant ainsi l'ensemble de tous les êtres et de tous les rapports; de même notre cour est divisé entre trois amours, l'amour de Dieu, l'amour de soi et l'amour du monde. La passion est bien multiple, et pourtant, quelque forme qu'elle revête, et sous quelque nom qu'elle se déguise, toute passion humaine n'est qu'une transformation de l'un de ces trois amours. Nous avons beau différer les uns des autres, il n'y a pas d'homme qui ne puisse trouver ce triple amour au fond de son cœur. L'égoïste, à une heure donnée, est capable de s'attendrir. Celui dont toute la vie est un sacrifice, qui compte ses heures par ses bienfaits , qui n'a d'autre occupation que de chercher des malheureux pour les secourir, d'autre bonheur que le bonheur commun, d'autre

rêve que l'amélioration du sort de ses frères, celui-là même a, par la volonté de Dieu, des retours sur son propre sort; il sent de la douceur dans le sacrifice, et cette part qu'il prend à la félicité commune le rapproche de l'humanité, sans le rendre moins grand. Enfin, l'amour de Dieu est un sentiment si nécessaire qu'on le trouverait jusque dans le cour d'un athée. On peut ignorer Dieu, le méconnaître, le nier; mais on ne peut pas ne pas l'aimer. En vain s'efforce-t-on de ne pas penser à lui; c'est par le seul amour de Dieu que l'homme est capable de poésie et d'enthousiasme ; ce que nous appelons, en tout, l'idéal, c'est, à notre insu, un abandon de la terre, une aspiration vers Dieu. Et quel est l'homme assez enseveli pour n'avoir jamais rien rêvé au delà de ce qui se voit et de ce qui se touche ? Quelle est la nuit que n'a traversée un éclair ? Plus d'un s'est endormi athée et réveillé mystique. Le froid caillou contient en soi l'étincelle. Ainsi, par une belle disposition, notre esprit et notre cæur sont faits sur le même plan, et appropriés avec le même soin à tous nos besoins et à tous nos rapports. Et ce n'est pas la seule analogie. S'il nous était possible d'approfondir ici la psychologie, nous montrerions dans l'intelligence comment le moi et l'absolu sont les deux pôles

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1. « Toi-même, chétif mortel, tout petit que tu es, tu entres pour quelque chose dans l'ordre général, et tu t'y rapportes sans cesse. L'univers n'existe pas pour toi; mais tu existes toi-même pour l'univers. » Platon, les Lois, liv. X.

nécessaires de toute pensée; comment nos pensées ont de la réalité par leur rapport à l'idée de l'absolu, et de la précision par leur rapport à l'idée du moi, de telle sorte que ni la raison qui est le sens interne par lequel nous percevons l'absolu, ni la conscience qui est le sens interne par lequel nous nous percevons nous-mêmes, ne peuvent jamais être absentes d'aucune de nos opérations intellectuelles; et.nous montrerions ensuite qu'il en est de même de l'amour de Dieu et de l'amour de soi': de l'amour de Dieu , car Dieu n'est pas moins la source de tout ce qui est aimable que la cause de tout ce qui est; et de l'amour de soi, car, en vertu de la loi qui nous a chargés de nous conserver nous-mêmes, nous ne pouvons nous effacer et nous abîmer dans l'amour.

Ces trois amours, qui sont comme la matière dont est pétri notre cæur, se divisent et se transforment en une multitude de sentiments et de passions dont l'étude nous donnerait à chaque instant l'occasion de bénir et d'adorer la Providence. C'est un sujet si vaste que nous pouvons à peine nous permettre de l'effleurer.

Nous avons vu l'homme averti par ses appétits de pourvoir à la conservation de son être et de son espèce. Tout plaisir et toute douleur lui rendent un service analogue. Tant qu'il n'a pas été dépravé par un mauvais usage de sa liberté ou par ses propres vices, on peut dire en général que le plaisir n'est produit en lui que par ce qui lui est salutaire , et la douleur par ce qui lui est nuisible. Par exemple, l'exercice, le travail modéré, si nécessaire à la santé du corps et de l'esprit, est accompagné d'un plaisir; et la fatigue est une peine qui nous avertit de l'épuisement de nos forces et du besoin de les réparer par le repos. Il en serait de même, si nous avions su bien nous gouverner, de toutes nos relations avec les hommes , et la nature n'a cessé de nous avertir sûrement que pour nous punir de nous être rendus inbabiles à la consulter et incapables de la comprendre.

1. « Je dis que le cæur aime l'être universel naturellement, et soimême naturellement. » Pascal, Pensées, art. 24, édit. Havet, p. 296.

Si nous voulons connaître un lieu où elle est demeurée toute-puissante, nous n'avons qu'à parcourir les premières et les plus saintes des affections de famille. Supposons que la mère n'aime pas son enfant; il suffit : cela seul va détruire l'humanité. Le législateur fera des lois; mais, quelque sévérité qu'il déploie, obtiendra-t-il le dévouement dont l'enfant a besoin? Si dans un asile d'orphelins on retrouve quelque chose du sentiment maternel, c'est que l'objet sur lequel se porte ce sentiment en profite et ne le fait pas naître. L'amour maternel existe dans le cæur de toutes les femmes; et ce n'est pas pour une autre cause qu'elles regardent comme le plus grand des malheurs celui de n'avoir pas de famille. Si l'on osait prononcer des paroles qui, mal entendues, sembleraient diminuer la grandeur et la beauté de la mission de ces mères adoptives, on pourrait presque dire que ces enfants, qui ne vivraient pas sans elles, leur sont nécessaires à elles-mêmes. Ils leur donnent le bonheur d'aimer, le bonheur de se sacrifier. C'est à côté du berceau d'un enfant qu'il faut voir une femme, soit qu'elle l'ait porté dans ses flancs, ou qu'elle l'ait recueilli, pauvre et nu, pour lui donner son temps et son cæur. Les femmes seront adorées et divinisées tant qu'il y aura de la passion et de la jeunesse; mais toutes leurs grâces et toute leur beauté, les charmes de leur esprit, la douceur de leur commerce, ne les rendent pas si dignes de tous les respects et de tous les amours, que ce petit berceau qu'elles préfèrent au reste du monde.

Il ne suffit pas à l'homme d'aimer sa famille; nous sommes tous frères, et nous avons tous besoin les uns des autres. Placés ici-bas pour accomplir en commun une même destinée, pour souffrir des mêmes maux, jouir des mêmes plaisirs et tendre au même but, la morale, ou, si l'on veut l'appeler par ce nom, la volonté de Dieu nous oblige à nous appuyer les uns sur les autres, à combattre épaule contre épaule le combat de la vie, à donner à l'humanité une dîme sur nos richesses, et sur ces richesses plus personnelles et moins factices, que nous tenons de Dieu et de nousmêmes, non de la société ni de ses lois : notre force physique et intellectuelle, nos lumières, notre éloquence. Si la raison seule nous enseignait cette loi, nous pourrions en comprendre la sagesse et la néces

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