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CHAPITRE JI.

EXAMEN DES OBJECTIONS TIRÉES. DE L'EXISTENCE DU MAL.

« Tu non dubilas de Providentia , sed quereris.... Inter « bonos viros ac Deum amicitia est, conciliante virlule. »

Sénèque, de Providentin, 1.

Voici une des misères de l'homme. A peine avonsnous démontré la Providence, à peine avons-nous joui de la consolante "pensée que Dieu, veille sur nous avec la sollicitude d'un père, qu'au lieu de le remercier du bien qu'il nous donne, nous lui demandons compte de celui que nous n'avons pas. Le mal fait murmurer ceux mêmes qui croient à la Providence : il sert d'argument à l'impiété des autres. « Personne, disent-ils, ne peut vouloir le mal, s'il n'est méchant; ni le faire sans le vouloir, s'il n'est impuissant. » Cet argument nous contraint à rendre compte de l'existence du mal, ou à renoncer au dogme de la Providence.

A cette question : Comment le mal peut-il exister? Jes stoïciens répondaient : « Il ne peut pas exister. » Ils traitaient le mal et la douleur comme les

éléates traitaient la multiplicité et le mouvement, c'est - à - dire que ne pouvant l'expliquer, ils le niaient.

Au contraire, un grand nombre de sectes religieuses ont en quelque sorte divinisé le mal, en lui donnant pour cause un principe vivant, toujours en lutte contre le principe du bien. Leur malheur est de renoncer à la raison pour s'attacher uniquement au fait, et le malheur des stoïciens est de sacrifier l'évidence du fait à la rigueur de la logique.

En dehors de ces deux doctrines, qui ne sont pas des solutions, puisque la première nie l'un des termes qui se contredisent, et que la seconde accepte la contradiction et la subit, se placent trois théories célèbres qui se partagent encore les esprits : la théorie de la chute, celle du progrès et l'optimisme.

Nous dirons d'abord quelques mots de la doctrine de la chute.

Pour comprendre cette doctrine, il faut avant tout se rendre compte du point précis de la difficulté. Ce qu'il s'agit d'expliquer, ce n'est pas le mal physique, ou la laideur, dont on vient à bout aisément, c'est la douleur et le mal moral. Encore faut-il bien comprendre que la douleur et le mal moral sont des . conséquences nécessaires de la liberté humaine. En effet, être libre, c'est pouvoir choisir, et choisir entre le bien et le mal. Ce choix suppose les sollici

a pas

tations du plaisir et de la douleur; ainsi, il n'y a que deux alternatives : supprimer à la fois la douleur, le mal moral et la liberté, ou conserver la liberté avec son origine et ses conséquences. Lequel vaut le mieux? Nous répondons avec assurance : être libre. Donc il n'y

de difficulté à faire une place au mal moral, à la douleur. Le seul embarras, c'est que cette place est trop grande, c'est que l'entraînement vers le mal est trop fort, le charme et la récompense de la vertu ou nuls ou insignifiants, la douleur intolérable, inégalement et injustement répartie. Il ne s'agit donc en quelque sorte que du degré. Nous consentirions au mal, mais non pas à tant de mal. Dieu ne nous a pas fait une équitable mesure : il nous a vendu la liberté trop cher. Dans cet état de tentation et de souffrance où il nous met, nous ne pouvons plus voir en lui l'idéal de la bonté et celui de la puis

sance.

C'est à cette difficulté ainsi restreinte que répond le dogme de la chute, que l'on pourrait exprimer de la façon suivante :

Dieu n'a pas fait l'homme parfait, parce qu'il n'y a pas deux dieux; il l'a doué d'autant de perfections que peut en posséder une créature imparfaite. La liberté était une de ces perfections, et c'est pourquoi l'homme a été créé libre; mais il a fait un mauvais usage de sa liberté, et, par une suite nécessaire, il a augmenté de génération en génération la force de la douleur et de la tentation, et diminué celle de la vertu. L'homme seul est responsable de son malheur : Dieu est innocent. Voilà en gros la doctrine de la chute, déjà ancienne du temps de Platon, et qu'il a exprimée dans plusieurs de ses dialogues, et notamment dans le Phèdre.

Il faut voir si cette doctrine n'enferme pas de difficultés en elle-même, si elle détruit réellement la contradiction qu'elle veut résoudre, et enfin si elle repose sur un fait démontré, ou si elle demeure une simple hypothèse.

Sur le premier point, on ne peut se dissimuler que la doctrine de la chute est pleine de difficultés. Tant qu'il ne s'agit que d'un seul individu, on comprend très-bien qu'en faisant mauvais usage de sa liberté il augmente la force des mauvaises passions en lui, et se rende de plus en plus malaisé le retour à la vertu, l'expérience et le raisonnement mettant cette vérité hors de doute. Mais d'abord, entre cette dépravation croissante de l'individu et la transmission au fils de l'imbécillité du père, il y a un abîme; et quand il serait vrai que les vices se transmettent, pour que l'hypothèse fût complète, il faudrait en outre que cette transmission fût complète et générale. Ce n'est pas ce que dit l'histoire. Quelques esprits chagrins prétendent que l'humanité va en se dépravant; d'autres philosophes soutiennent précisément la thèse contraire; en tout cas, on est en droit de dire que les premiers n'apportent rien de solide en faveur de leur prétention, et que l'hypothèse de la

chute est ruinée dès qu'elle a besoin , pour subsister, d'établir

que

les Juifs valaient mieux que les Chrétiens, et que les Goths ou les Vandales valaient mieux que nous.

Voyons maintenant si cette bypothèse résout le problème. Dieu, dit-on, ne nous a faits ni si mauvais ni si malheureux, et nous le sommes devenus

par

la faute de nos pères. Mais Dieu, qui sait tout, n'ignorait pas qu'en mésusant de leur liberté, les premiers hommes dénatureraient son ouvrage; Dieu , qui peut tout, pouvait nous garantir des effets de la dégradation de nos premiers parents ; Dieu , qui est la justice même, ne peut nous condamner pour une faute dont nous ne sommes pas coupables. Ainsi la théorie de la chute laisse subsister intactes toutes les objections contre la Providence.

Enfin, elle ne pourrait dans tous les cas être admise qu'à titre d'hypothèse, car le fait de la chute n'est démontré par rien, et n'est admis par ceux qui y recourent qu'à cause du besoin qu'ils croient en avoir pour raisonner. Nous trouvons sans doute en nous-mêmes des désirs que le monde ne saurait remplir , des facultés qui nous placent en quelque sorte au-dessus de lui : cela prouve bien qu'il n'est pas notre patrie, et que nous avons un avenir au delà de celui qui est borné par la tombe; mais de ce que nous pouvons et devons aspirer à un état plus parfait, il ne s'ensuit pas que nous en ayons joui antérieurement, et que nous en soyons déchus. La logique repousse d'une

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