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esprit? Pourquoi sommes-nous entraînés par une force invincible à chercher Dieu, et à le sonder? Pourquoi la science a-t-elle pour objet ce qui est général ? Pourquoi s'élève-t-elle dans les respects, même involontaires, de l'esprit humain, à mesure qu'elle perd de son utilité pratique? Pourquoi l'horizon de notre corps ressemble-t-il pour nous à une prison? D'où viennent tant d'heureux efforts pour triompher de l'espace ? Pourquoi cette passion de l'histoire, et cette constante préoccupation de l'avenir? Nous nous disons mortels; et nous ne voulons chercher que des lois, penser que des universaux. Notre intelligence ne se nourrit que de l'éternité, et il faudra que l'éternité lui échappe? Dieu aura fait l'homme tout exprès pour lutter contre le temps et pour en être écrasé? Non, si le champ de la science est si étendu que toute une vie, passée sans relâche dans l'étude, n'arrive qu'à l'entrevoir; si, à mesure que nous découvrons quelque chose, une force nouvelle se développe en nous pour nous pousser en avant avec plus d'énergie; si, malgré tant de siècles dépensés, tant d'hommes de génie, tant de découvertes, le peu que nous savons ne nous sert surtout qu'à comprendre l'immensité de ce que nous ignorons, pouvons-nous ne pas croire que, ces murs de chair et de

sang abattus, l'âme verra, comprendra, possédera ce qu'elle ne fait ici

que

rêver? Les matérialistes auront beau dire, leur doctrine nous étouffe. Ce sont des prisonniers qui veulent nous faire croire que le cachot où ils gémissent avec

nous ne s'ouvrira jamais. Nous, spiritualistes, nous sommes la doctrine de l'espérance, de la liberté, de la foi! Pour nous, l'amour est le vrai; la pensée de l'éternel est le vrai. Chaque sentiment qui se dirige vers Dieu, chaque pensée qui nous révèle une loi plus haute, nous élève en effet vers Dieu, non par métaphore, non en passant, mais en réalité. Nous employons cette vie à nous rendre dignes de l'autre. Ainsi, nous avons la consolation et la force. Ni la mort, ni la douleur n'ont d'aiguillon.

Mais ni la spiritualité de l'âme, qui nous affranchit de la dissolution commune à tous les corps, ni l'horreur que la nature nous inspire pour le néant, ni les facultés capitales dont nous ne trouvons pas l'emploi en ce monde, ne suffiraient pour démontrer l'immortalité de l'âme, et nous serions réduits à des probabilités voisines de la certitude, si le mal n'existait pas.

Dieu existe; il est bon et tout-puissant; il a créé le monde; il le gouverne. Toutes ces vérités se prouvent directement avec une force irrefragable. Le scepticisme n'a qu'une objection qui mérite d'être pesée : c'est le mal. La réalité du mal crie contre la puissance, ou contre la bonté, ou contre la justice de Dieu. Nous avons vu ce qu'on peut répondre. Il est facile d'expliquer le mal physique, et même, dans l'homme, la portion de mal qui est attachée à notre condition d'êtres créés, et conséquemment imparfaits. Il serait absurde et impie de nous plaindre que le Dieu , qui nous a faits à son image, ne nous ait pas faits ses égaux. Mais, ce qui est moins compréhensibles, c'est qu'en nous donnant à tous avec la même nature et le même nom, la même destinée, il ne nous ait pas donné les mêmes moyens d'y parvenir; c'est qu'il ait fait celui-ci riche et puissant, celui-là pauvre; c'est qu'il ait donné à l'un le génie, à l'autre un degré d'intelligence à peine supérieur à l'instinct de la bête; c'est qu'il mesure à chacun, avec tant d'inégalité sa part de biens et de maux, versant à l'un tous les plaisirs, ôtant à l'autre, par une sentence arbitraire, santé, honneur, femme, enfants, tout ce qui soutient, tout ce qui console, Les stoïciens répondent que ces hasards de la vie ne sont rien. Être riche, être pauvre; être jeune et beau ou impotent; régner ou servir, ne nous importent pas plus qu'il n'importe à un comédien de faire le rôle d'Orgon ou celui de Tartuffe'. Nous ne sommes pas chargés de choisir notre rôle, mais de le jouer de notre mieux. Si Épictète est plus parfait dans le rôle d'esclave que Marc Aurèle dans celui d'empereur, Épictète est plus heureux que Marc Aurèle. C'est vivre en mendiant que de faire dépendre son bonheur des autres; et vivre en homme, que de dompter la douleur en la méprisant, et d'ôter ainsi son aiguillon au monde du dehors'. En nous donnant la liberté, Dieu nous a tout donné; car il dépend de nous d'être vertueux, et tout le reste ne mérite pas qu'on y prenne garde. Voilà, au hasard, quelques formules de l'insurrection stoïcienne contre le mal. Ces grands sentiments sont pleins de vérité et de force; mais c'est une parure qui ne va pas à toutes les tailles. Pour n'avoir pas besoin d'une autre réponse, il faudrait être Épictète ou Caton. Peut-on admettre que l'humanité s'en contente jamais, et que, fortement résolue à changer plutôt ses désirs que la fortune, elle arrive à la sublime folie des stoïciens, qui niaient la douleur à force de la mépriser ? Osons dire, sans manquer de respect à une secte qui fut les délices du genre humain, qu'il y a des douleurs dont il n'est pas bon de triompher. Nous admirons sans réserve la jambe cassée d'Épictète; mais, devant la sentence de Brutus, nous hésitons entre l'horreur et l'admiration, et nous sommes bien près de dire avec Bossuet que cette philosophie croit être forte parce qu'elle est dure’. On peut, on doit savoir mépriser la faim et la soif, le froid, toutes les douleurs physiques; mais entendre son enfant demander du pain, le voir languir et mourir dans les tortures de la faim; errer avec lui sans abri, sans asile; le laisser, en mourant, à la garde de Dieu; baiser cette chère tète, et sentir que la mort va vous laisser un cadavre entre les bras; ou peut-être, douleur encore plus atroce, lutter en vain contre les envahissements du vice, et assister impuissant à la ruine d'une âme pour laquelle on donnerait mille fois sa vie : ce sont là des supplices que toutes les sentences du stoïcisme ne sauraient atténuer ni guérir, et dont l'existence seule entraîne infailliblement une de ces deux conséquences : ou il n'y a pas de Dieu, ou il y a une autre vie.

1. « Souviens-toi de joueravec soin le rôle que le souverain maitre t’a imposé : fais-le court, s'il est court; long, s'il est long. S'il t'a donné le personnage d'un mendiant, tâche de t'en bien acquitter; sois boiteux, prince ou plébéien, s'il l'a voulu. Ton affaire est de bien jouer ton rôle et la sienne de le choisir. » Épictète, Manuel, chap. XXIII.

1. « Non quid , sed quemadmodum feras , interest. » Senec., de Provid., cap. II.

2. Bossuet, Sermon sur la Providence.

Cette inégalité dans la répartition des biens et des maux devient un argument bien autrement pressant, quand on voit tous les biens de ce monde être la proie du crime, et tous les maux accabler le juste. Sans doute, il n'est pas vrai de dire que la loi morale serait impuissante sans les peines et les récompenses qui lui servent de sanction; il y a un caractère dans la vertu qui la rend toute-puissante sur les âmes droites; et on aime à se persuader qu'on l'embrasserait encore, avec la perspective d'un malheur éternel, plutôt que d'acheter le bonheur au prix d'une flétrissure. Mais si la vertu, sans le bonheur, suffit à quelques âmes d'élite, suffit-elle, dans ces conditions, à l'humanité ? Suffit-elle à la justice de Dieu?

Ne remontons même pas jusqu'à Dieu , et regardons la justice en elle-même plutôt que dans sa source. Nous portons en nous une force qui, en même

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