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d'ailleurs, à son adresse, c'est-à-dire au peuple. Il est possible qu'elle ne chemine pas vite, mais elle avance sourdement, infailliblement, jusqu'à ce que tout le monde soit convaincu , et que le paradoxe d'hier devienne la vérité d'aujourd'hui. Qu'est-ce que le sens commun, sinon une masse d'opinions évidentes, que l'éducation fait entrer en nous, et qui font, pour ainsi parler, partie de notre substance ? Et pourquoi le sens commun se compose-t-il, à chaque siècle, d'un plus grand nombre de vérités nouvelles ? C'est parce qu'il y a des hommes inconnus, dédaignés, qui déposent, dans des livres qu'on ne lit pas, une vérité au milieu peut-être de beaucoup d'erreurs : Le temps emporte l'erreur, et l'humanité hérite du reste.

Quand Descartes écrivit, au commencement du xvie siècle, cette phrase célèbre : « Ne rien recevoir en sa créance, qui ne paraisse clairement et évidemment être vrai, » il ne fit d'émotion que parmi les lettrés. Un siècle après, sa doctrine, malgré sa force, était momentanément oubliée; mais cette phrase était restée; ce principe était devenu la foi commune de tout ce qu'il y avait d'ardent et d'agissant dans le monde; il engendra d'abord l'Encyclopédie, et l'Encyclopédie engendra la Révolution. Le Code , qui promulgua pour la première fois la Liberté et l'Égalité, n'est qu'une consécration légale du principe de la philosophie cartésienne. L'histoire d'un siècle n'est que le développement d'une idée.

Il y a donc aussi un apostolat de la science; et il n'est pas nécessaire, pour l'exercer, d'être un homme de génie. Tout ce qui se fait en ce monde pour déraciner les préjugés, pour répandre l'instruction, pour donner aux hommes le goût et l'intelligence de la liberté, profite à la philosophie. C'est un devoir, quand on croit posséder une portion de la vérité, d'essayer de la répandre, de se consacrer à son service, de tenir pour rien les intérêts personnels, l'ambition, la vanité; de persévérer sans jamais faiblir, sans jamais reculer; d'honorer soi-même sa doctrine, de lui rendre témoignage par sa conduite , de s'identifier avec la cause qu'on a embrassée, et de se tenir toujours prêt à la soutenir, à la défendre, à se sacrifier pour elle. A défaut d'autre consécration, que la noblesse morale soit le sceau de l'apostolat philosophique. Un cœur droit est le premier organe de la vérité. C'est descendre au rang de sophiste, que de disputer sur le vrai et le bien sans croyance véritable; mais les chercher avec passion, les enseigner avec respect et tremblement, c'est faire l'œuvre d'un homme et d'un philosophe. Quelle que soit la faiblesse d'une intelligence, Dieu doit bénir et féconder des efforts qui n'ont que la vérité pour objet, et ne cherchent pas d'autre récompense.

Remettons-nous sous les yeux, avant de clore ces pages, les principaux dogmes de la religion naturelle, et ļes principaux préceptes du culte. Un Dieu tout

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puissant et immuable, qui a créé le monde, et qui le gouverne par des lois générales; une vie à venir qui remplira toutes les promesses de celle-ci, et en réparera toutes les injustices : voilà le dogme ; un cæur rempli de l'amour de Dieu et de l'amour de l'humanité, une volonté ferme d'accomplir le devoir et de servir les vues de la Providence en faisant le bien, voilà la prière, voilà le précepte. Ainsi toute la doctrine tient en deux paroles ; et ces deux paroles, il n'est pas d'esprit qui ne puisse les comprendre, et qui déjà ne les connaisse. La religion naturelle n'est pas, comme la métaphysique, réservée aux esprits d'élite; elle ne s'appuie sur aucun système; elle ne demande pas à la réflexion de trop grands efforts. Elle est simple, facile, populaire; elle parle au cœur en même temps qu'à la raison; elle semble moins nous ouvrir des horizons nouveaux que nous rappeler des lieux connus et chéris. C'est qu'en effet la religion naturelle nous prend dès le berceau ; ses enseignements, mêlés à beaucoup d'autres, font la force et la douceur de nos premières pensées; ils nous reviennent, à mesure que nous nous formons, par tous les côtés à la fois : la nature, dès que nous savons l'admirer, nous parle de la grandeur et de la bonté de Dieu ; la société, dès que nous commençons à en comprendre les ressorts, nous ramène à la pensée du Dieu sans lequel il n'y a point de justice. La douleur est aussi notre institutrice : pendant que notre âme est déchirée, et que nos liens les plus chers se bri

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sent, une douce et consolante voix s'élève au fond de notre cæur; c'est la religion avec ses promesses, ou plutôt, c'est Dieu avec son amour. Pour résumer les préceptes de la religion et en faire un corps de doctrine, nous n'avons qu'à prendre dans notre esprit les idées qui l'ont fécondé, dans notre cæur les sentiments qui l'ont ému; notre croyance est formée de tout ce qu'il y a de bon en nous; elle est notre conscience, notre espoir, notre poésie ; c'est par elle que nous valons quelque chose, si nous valons quelque chose. Telle est la sainteté des idées religieuses, que le jour où nous avons fait une bonne action est aussi celui où nous le comprenons le mieux.

Nous n'avons pas besoin, pour adorer Dieu, pour l'aimer, de le rabaisser jusqu'à nous. Au contraire, c'est parce que nous le savons incompréhensible que nous comprenons qu'il est le créateur et le père du monde. Plus notre foi est humble, plus nous la croyons divine. Elle est vraiment l'espérance du genre humain, car elle est accessible , facile , évidente. Il suffit, pour la comprendre, d'avoir le cæur bien placé et quelque droiture d'esprit. Elle ne serait pas une religion, si elle ne se dévoilait qu'au petit nombre. Dieu est le vrai père de famille, qui éclaire tous ses enfants et se proportionne à la faiblesse des intelligences.

Rien ne prouve mieux la grandeur et la vérité de la religion naturelle que l'efficacité de ses préceptes. Il faut bien qu'elle soit divine, puisqu'elle est fondée sur la charité et sur la justice. Sa première loi est d'ac.

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complir le devoir; elle met tout le culte dans ce mot sacré. La prière, pour elle, c'est le travail et la bienfaisance. Une âme pieuse est celle qui honore Dieu en respectant sa liberté et celle de ses frères, en les aimant, en les secourant, en les éclairant. La science, le travail, la liberté, l'amour, voilà tous les préceptes de la religion naturelle, et voilà sa consécration.

Les progrès de la vertu sont les progrès de la religion naturelle. Dans des temps heureusement éloignés de nous, les sages ont cru qu'il suffisait de ne pas nuire. Ils ont mis la grandeur de la vertu dans l'orgueilleuse satisfaction de se préserver de toute souillure. Ils ont fondé une école dont l'abstention était le premier précepte. C'est le stoïcisme, aussi éloigné du bien que du mal, à la fois courageux, austère et inutile. C'est la liberté sans la fraternité, la raison sans le cæur. Dieu ne nous a pas faits pour cette innocence stérile. Il nous prête ce qu'il nous donne. Richesse, intelligence, sensibilité, force, trésors de l'humanité dont un homme est dépositaire, c'est en vous répandant qu'on vous sanctifie. Le temps de l'aumône est venu après l'orgueilleuse et stérile sagesse de l'antiquité. Le cœur des hommes s'est ouvert à la pitié sous la douce et puissante influence du christianisme. Ils ont été chercher le pauvre et le malade au nom de Dieu ; ils ont donné du pain, des remèdes et des larmes. Enfin a lui le jour où la religion s'est complétée par l'intelligence plus complète de la grandeur et de la destinée humaines.

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