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convenir à quelque être, si ce n'est à Dieu? Peut-on être infini en un sens et ne pas l'être dans tous les sens? Quelle différence y a-t-il entre l'école matérialiste, qui fait résulter l'infini de l'accumulation des êtres finis, et l'école rationaliste, qui compose l'infini de l'accumulation de divers infinis, qui ne sont en réalité que des abstractions et des chimères ?

Si l'espace infini et le temps infini existent, on demande s'ils existent hors de Dieu, ou s'ils existent en Dieu comme ses attributs.

S'ils sont en Dieu, Dieu est nécessairement étendu et durable; de sorte que, d'après vous-mêmes, il n'est pas parfait, il n'est pas Dieu. S'ils sont hors de Dieu, il y a donc plusieurs manières d'être infini; l'idée d'infinité et l'idée de perfection ne sont pas identiques; d'où il suit que l'infinité n'est qu'une idée négative. De quelque façon qu'on se tourne, on ne trouve que des contradictions et des impossibilités. On tombe dans le panthéisme ou dans la pluralité des dieux. Quiconque est Dieu, est Dieu tout entier, et ne dégénère de Dieu par aucun endroit. Ou renoncez à Dieu et aux doctrines rationalistes; ou chassez ces absurdes chimères du temps et de l'espace absolus , êtres fictifs qui encombrent depuis trop d'années le ciel de la philosophie.

A présent, nous entrevoyons notre conclusion générale : il n'y a ni temps ni espace infinis; le temps et l'espace commencent avec le monde; ils sont la

condition et la nécessité du monde; mais Dieu, qui est infini, n'est ni dans le temps ni dans l'espace : il est en dehors, il est au-dessus. Donc il nous est incompréhensible.

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Pour nous en convaincre analytiquement, après avoir prouvé que Dieu n'est ni dans le temps ni dans l'espace, prenons quelques-uns de ses attributs, et examinons s'ils peuvent avoir de l'analogie avec les facultés humaines. Choisissons, pour exemple, l'intelligence.

Dieu est-il intelligent? Nous avons vu qu'il l'est, et nous nous sommes permis de dire qu'il y avait en lui quelque perfection que nous désignerions par ce mot. Il ne se peut pas qu'il ne connaisse pas le monde, puisqu'il l'a fait et qu'il le gouverne; et il ne se peut pas qu'il soit privé d'intelligence, puisqu'il vaut mieux connaître que de ne pas connaître. Du moment qu'il connaît, il connaît d'une façon parfaite; et cela suffit pour que nous, intelligences imparfaites et limitées, nous n'ayons pas la compréhension de l'intelligence divine. Mais, en outre, il suit de notre imperfection, que nous sommes mobiles, c'est-à-dire soumis aux conditions du temps et de l'espace; et il suit de la perfection de Dieu qu'il est immuable, ou infini, c'est-à-dire au-dessus du temps et de l'espace. Or, comment une intelligence nécessairement mobile comprendrait-elle l'intelligence nécessairement immuable?

N'est-il pas vrai que notre esprit passe incessamment d'une idée à l'autre? « Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d'un bout vers l'autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte'. » Un esprit brillant est celui qui passe rapidement à des idées inattendues et éloignées; un esprit solide est celui qui retrouve au besoin les idées qu'il a antérieurement conçues; un esprit vaste est celui qui embrasse plusieurs idées à la fois; mais, s'il y a du plus ou du moins sous ce triple rapport entre les intelligences humaines, il n'en est pas qui conserve présentes toutes ses idées, qui les embrasse simultanément, ou qui saisisse du même coup d'ail un grand nombre d'idées nouvelles. Nous sentons, pour ainsi dire, notre faiblesse dans notre puissance; car, si nous voulons acquérir une idée, nous ne le pouvons qu'à la condition d'en perdre une autre. Nous appelons cela concentrer nos forces. Cette opération est précisément la même que fait un général d'armée, quand il dégarnit les ailes pour fortifier le centre de bataille. Qui n'a pas ce pouvoir de concentration est un faible esprit, et cependant, se concentrer ainsi, n'est-ce pas s'amoindrir; se préparer par des sacrifices à une lutte inégale? Tout effort pour accélérer, fortifier ou étendre l'action de la pensée, nous impose une fatigue; redoublons l'effort, la fa

1. Pascal, Pensées, édit. Havet, p. 13.

tigue devient intolérable; à un certain degré, nous sentons la nécessité de nous arrêter, d'aller plus lentement. Il semble que nous luttions moins contre la difficulté que contre le temps; les idées que nous voulons acquérir, nous pouvons y atteindre avec le temps; mettons-y le temps nécessaire. Cette intelligence, qui va vite, a parcouru le champ en un jour; cette autre , qui va lentement, a besoin de deux jours et peut-être d'une année. Non-seulement il y a des différences naturelles, mais il y en a d'artificielles. Parce que j'ai étudié et parce que je connais les méthodes, j'arriverai plus vite que vous au résultat. N'en est-il pas de même dans le monde physique ? Il a toujours été possible à l'homme d'aller de Paris à Saint-Pétersbourg : il fallait pour cela plusieurs mois, il ne faut plus que quelques jours; voilà le progrès. C'est une victoire sur le temps.

Ce qui me condamne ainsi à ne connaître que successivement, c'est que je suis moi-même dans la durée. Or la durée étant divisible, chaque réalité n'a qu'un instant indivisible suivi d'une série indéfinie de nouveaux instants indivisibles. Cet instant indivisible s'appelle le présent. Pendant que j'écris ce mot, je ne suis déjà plus l'homme que j'étais en commençant de l'écrire; je me rappelle que je l'ai été : je suis autre. Au fond de ma conscience, quelque chose m'atteste invinciblement mon identité ; mais tout mon être n'est que de passer et de se souvenir. Le moment qui vient n'est pas encore; le moment qui était n'est plus. Je suis comme suspendu entre ces deux néants, et chaque heure, chaque minute, chaque seconde m'emporte avec la rapidité du torrent. J'ai la mémoire et quelques facultés de prévoyance; avec cela je m'efforce de suivre la trame de ma vie; mais ma conscience seule est nette; la mémoire, l'imagination, l'induction, ne servent trop souvent qu'à me rendre mes ténèbres visibles. Ainsi je sens partout en moi le mouvement, et du même coup, la défaillance.

Regardons plus attentivement une faculté très-importante de l'homme, qu'on appelle le raisonnement, Le raisonnement nous donne le pouvoir d'atteindre, au moyen de deux idées, une troisième idée qui, sans le secours de ce procédé, serait hors de notre portée. Comme on sait, il est rare qu'un raisonnement, partant de deux idées communes , arrive à une troisième idée inattendue, extraordinaire. Les choses ne vont pas si vite. De l'humble état où nous sommes quand nous commençons à raisonner, nous arrivons par degré, successivement et lentement, à l'état de savants; c'est-à-dire que nous faisons, non un raisonnement, mais une longue série de raisonnements appuyés l'un sur l'autre. Mais quand plusieurs raisonnements sont appuyés l'un sur l'autre , n'est-ce pas comme un seul raisonnement, dont le principe est le principe du premier raisonnement, et la conclusion celle du dernier raisonnement ? Or, qui marque le nombre de raisonnements intermédiaires par

on un

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