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triangle, on demande qui a fait que ce triangle soit au monde; mais ce ne serait pas sans absurdité que je demanderais la cause efficiente pourquoi un triangle a ses trois angles égaux à deux droits; et à celui qui ferait cette demande, on ne répondrait pas bien par la cause efficiente, mais on doit seulement répondre, parce que telle est la nature du triangle; d'où vient que les mathématiciens, qui ne se mettent pas beaucoup en peine de l'existence de leur objet, ne font aucune démonstration par la cause efficiente et finale. Or, il n'est pas moins de l'essence d'un Être infini d'exister, voire même, si vous le voulez, de persévérer dans l'ètre, qu'il est de l'essence d'un triangle d'avoir ses trois angles égaux à deux droits : donc, tout ainsi qu'à celui qui demanderait pourquoi un triangle a ses trois angles égaux à deux droits, on ne doit pas répondre par la cause efficiente, mais seulement : Parce que telle est la nature immuable et éternelle du triangle; de même, si quelqu'un demande pourquoi Dieu est, ou pourquoi il ne cesse point d'être, il ne faut point chercher en Dieu ni hors de Dieu de cause efficiente ou quasi efficiente (car je ne dispute pas ici du nom, mais de la chose), mais il faut dire pour toute raison : Parce que telle est la nature de l'Être souverainement parfait.

C'est pourquoi, à ce que dit M. Descartes, que « la lu« mière naturelle nous dicte qu'il n'y a aucune chose de « laquelle il ne soit permis de demander pourquoi elle existe, « ou dont on ne puisse rechercher la cause efficiente, ou « bien, si elle n'en a point, demander pourquoi elle n'en a « pas besoin, » je réponds que si on demande pourquoi Dieu existe, il ne faut pas répondre par la cause efficiente , mais seulement : Parce qu'il est Dieu, c'est-à-dire un Être infini; que si on demande quelle est sa cause efficiente, il faut répondre qu'il n'en est pas besoin ; et enfin, si on demande pourquoi il n'en a pas besoin, il faut répondre : Parce qu'il est un Être infini duquel l'existence est son essence; car il n'y a que les choses dans lesquelles il est permis de distin

guer l'existence actuelle de l'essence qui aient besoin de cause efficiente.

Et, partant, ce qu'il ajoute immédiatement après les paroles que je viens de citer se détruit de soi-même, à savoir : « Si je pensais, dit-il, qu'aucune chose ne pùt en quelque « façon ètre à l'égard de soi-même ce que la cause efficiente « est à l'égard de son effet, tant s'en faut que de là je vou« lusse conclure qu'il y a une première cause, qu'au con« traire de celle-là même qu'on appellerait première je « rechercherais derechef la cause, et ainsi je ne viendrais « jamais à une première. » Car, au contraire, si je pensais que de quelque chose que ce fùt il fallùt rechercher la cause efficiento ou quasi efficiente, j'aurais dans l'esprit de chercher une cause différente de cette chose ; d'autant qu'il est manifeste que rien ne peut en aucune façon ètre à l'égard de soi-même ce que la cause efficiente est à l'égard de son effet.

Or, il me semble que notre auteur doit être averti de considérer diligemment et avec attention toutes ces choses, parce que je suis assuré qu'il y a peu de théologiens qui ne s'offensent de cette proposition, à savoir, que « Dieu est par « soi positivement, et comme par une cause. »

Il ne me reste plus qu'un scrupule, qui est de savoir comment il se peut défendre de ne pas commettre un cercle lorsqu'il dit que « nous ne sommes assurés que les choses « que nous concevons clairement et distinctement sont vraies « qu'à cause que Dieu est ou existe. » Car nous ne pouvons être assurés que Dieu est, sinon parce que nous concevons cela très-clairement et très-distinctement : donc, avant que d'etre assurés de l'existence de Dieu, nous devons étre assurés que toutes les choses que nous concevons clairement et distinctement sont toutes vraies.

J'ajouterai une chose qui m'était échappée, c'est à savoir, que cette proposition me semble fausse, que M. Descartes donne pour une vérité très-constante, à savoir, que « rien a ne peut être en lui, en tant qu'il est une chose qui pense,

« dont il n'ait connaissance. » Car par ce mot, en lui, en tant qu'il est une chose qui pense, il n'entend autre chose que son esprit, en tant qu'il est distingué du corps. Mais qui ne voit qu'il peut y avoir plusieurs choses en l'esprit dont l'esprit même n'ait aucune connaissance ? Par exemple, l'esprit d'un enfant qui est dans le ventre de sa mère a bien la vertu ou la faculté de penser, mais il n'en a pas connaissance. Je passe sous silence un grand nombre de semblables choses.

DES CHOSES QUI PEUVENT ARRÊTER LES THÉOLOGIEXS.

Enfin, pour finir un discours qui n'est déjà que trop ennuyeux, je veux ici traiter les choses le plus brièvement qu'il me sera possible; et à ce sujet mon dessein est de marquer seulement les difficultés, sans m'arrêter à une dispute plus exacte.

Premièrement, je crains que quelques-uns ne s'offensent de cette libre façon de philosopher par laquelle toutes choses sont révoquées en doute. Et de vrai, notre auteur même confesse, dans sa Méthode, que cette voie est dangereuse pour les faibles esprits; j'avoue néanmoins qu'il tempère un peu le sujet de cette crainte dans l’abrégé de sa première Méditation.

Toutefois, je ne sais s'il ne serait point à propos de la munir de quelque présace, dans laquelle le lecteur fùt averti que ce n'est pas sérieusement et tout de bon que l'on doute de ces choses, mais afin qu'ayant pour quelque temps mis à part toutes celles qui peuvent laisser le moindre doute, ou, comme parle notre auteur en un autre endroit, qui peuvent donner à notre esprit une occasion de douter la plus hyperbolique, nous voyions si après cela il n'y aura pas moyen de trouver quelque vérité, qui soit si ferme et si assurée, que les plus opiniàtres n'en puissent aucunement douter. Et aussi , au lieu de ces paroles, ne connaissant pas l'auteur de mon origine, je penserais qu'il vaudrait mieux mettre : feignant de ne pas connaître.

Dans la quatrième Méditation, qui traite du vrai et du faux, je voudrais, pour plusieurs raisons, qu'il serait long de rapporter ici, que M. Descartes, dans son abrégé ou dans le tissu même de cette Méditation, avertît le lecteur de deux choses :

La première, que, lorsqu'il explique la cause de l'erreur, il entend principalement parler de celle qui se commet dans le discernement du vrai et du faux, et non pas de celle qui arrive dans la poursuite du bien et du mal. Car, puisque cela suffit pour le dessein et le but de notre auteur, et que les choses qu'il dit ici touchant la cause de l'erreur souffriraient de très-grandes objections si on les étendait aussi à ce qui regarde la poursuite du bien et du mal, il me semble qu'il est de la prudence, et que l'ordre même, dont notre auteur paraît si jaloux, requiert que toutes les choses qui ne servent point au sujet et qui peuvent donner lieu à plusieurs disputes soient retranchées, de peur que, tandis que le lecteur s'amuse inutilement à disputer des choses qui sont superflues, il ne soit diverti de la connaissance des nécessaires.

La seconde chose dont je voudrais que notre auteur donnât quelque avertissement est que, lorsqu'il dit que nous ne devons donner notre créance qu'aux choses que nous concevons clairement et distinctement, cela s'entend seulement des choses qui concernent les sciences et qui tombent sous notre intelligence, et non pas de celles qui regardent la foi et les actions de notre vie; ce qui a fait qu'il a toujours condamné l'arrogance et présomption de ceux qui opinent, c'est-à-dire de ceux qui présument savoir ce qu'ils ne savent pas; mais qu'il n'a jamais blàmé la juste persuasion de ceux qui croient avec prudence. Car, comme remarque fort judicieusement saint Augustin, au chapitre 15, de l’Utilité de la croyance, « il y a trois choses en l'esprit de l'homme qui ont « entre elles un très-grand rapport et semblent quasi n’ètre « qu'une même chose, mais qu'il faut néanmoins très-soigneu« sement distinguer, savoir est : entendre, croire et opiner.

« Celui-là entend qui comprend quelque chose par des rai« sons certaines. Celui-là croit, lequel, emporté par le poids « et le crédit de quelque grave et puissante autorité, tient « pour vrai cela même qu'il ne comprend pas par des raisons « certaines. Celui-là opine qui se persuade ou plutôt qui pré'« sume de savoir ce qu'il ne sait pas.

« Or, c'est une chose honteuse et fort indigne d'un homme « que d'opiner, pour deux raisons : la première, pour ce que « celui-là n'est plus en état d'apprendre qui s'est déjà per« suadé de savoir ce qu'il ignore; et la seconde, pour ce que « la présomption est de soi la marque d’un esprit mal fait et « d'un homme de peu de sens.

« Donc ce que nous entendons, nous le devons à la raison; « ce que nous croyons, à l'autorité;'ce que nous opinons, à « l'erreur. Je dis cela afin que nous sachions qu'ajoutant foi « même aux choses que nous ne comprenons pas encore, « nous sommes exempts de la présomption de ceux qui opi« nent. Car, ceux qui disent qu'il ne faut rien croire que ce « que nous savons, tâchent seulement de ne point tomber « dans la faute de ceux qui opinent, laquelle en effet est de « soi honteuse et blåmable. Mais si quelqu'un considère avec a soin la grande différence qu'il y a entre celui qui présume « savoir ce qu'il ne sait pas et celui qui croit ce qu'il sait « bien qu'il n'entend pas, y étant toutefois porté par quelque « puissante autorité, il verra que celui-ci évite sagement le « péril de l'erreur, le blâme de peu de confiance et d'huma« nité, et le péché de superbe. »

Et un peu après, chapitre 12, il ajoute :

« On peut apporter plusieurs raisons qui feront voir qu'il « ne reste plus rien d'assuré parmi la société des hommes si « nous sommes résolus de ne rien croire que ce que nous pour« rons connaître certainement. » (Jusques ici saint Augustin.)

M. Descartes peut maintenant juger combien il est nécessaire de distinguer ces choses, de peur que plusieurs de ceux

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