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nombre assez considérable de lettres et de Mémoires parurent de part et d'autre. Ce n'était pourtant qu'un prélude à la discussion sur la grâce. Nous nous sommes bornés à extraire la partie philosophique de la Défense d'Arnauld contre la réponse de Malebranche au livre des Vraies et des Fausses Idées. Cette défense ainsi réduite et débarrassée des détails personnels dont elle était chargée outre mesure, est un des meilleurs morceaux de critique qui soient sortis de la plume d'Arnauld, et elle résume avec force toutes ses objections contre la vision en Dieu et l'étendue intelligible. On aura ainsi dans un seul volume toutes les pièces vraiment importantes de ce grand procès; tout ce qui, dans les arguments d'Irnauld et dans ceux de Malebranche, peut jeter du jour sur la théorie des idées.

Malebranche se plaignait avec amertume de l'animosité et de la mauvaise foi d'Arnauld ; en général les discussions ne lui allaient pas, et il ne s'y engagea jamais que malgré lui. Il avait au plus haut degré tous les caractères de cette famille de philosophes méditatifs dont il a été le plus illustre : il abondait dans son propre sens; et comme il avait une fécondité admirable pour développer les conséquences d'un principe , plus il réfléchissait sur ceux qu'il avait adoptés, plus il devenait inébranlable dans ses convictions, et inaccessible aux objections et aux difficultés. Arnauld, tout au contraire, plus accoutumé à la théologie qu'à la philosophie, et ayant passé sa vie presque entière à combattre les hérétiques au nom d'une autorité infaillible, avait plus de crainte des nouveautés , moins d'ouverture d'esprit pour les profondeurs de la métaphysique, et en même temps plus de liberté et de subtilité dans la discus

sion. Il résulte de ces différences que l'un étant surtout propre à l'invention, et l'autre à la critique, ils ont dû éclairer très-profondément une question si longuement débattue entre eux, mais il en résulte aussi qu'ils ne pouvaient guère s'entendre, et qu'ils ne se sont pas rendu justice. Plus d'une fois la discussion dégénéra en querelle, et ce fut , sur la fin, un spectacle affligeant. Malebranche, il faut l'avouer, profita avec cruauté de la position particulière d'Arnauld comme janseniste. Arnauld , qui se laissa aussi emporter fort loin, revient de temps en temps sur des jugements trop sévères; et les paroles suivantes , que nous extrayons de sa lettre du 4 janvier 1682, paraissent être l'expression définitive de sa pensée :

« C'est le jugement, Monsieur, que je fais de notre ami. J'ai de la douleur de ce que quelques-uns de ses anis se sont trop hâtés de publier un écrit qui, contenant beaucoup de choses nouvelles et surprenantes, devait être vu et revu pendant un long temps et corrigé avec tant de soin qu'on pût avoir quelque assurance qu'on n'y aurait rien laissé , ou de mal prouvé, ou qui pût blesser la doctrine de l'Église. Mais cela n'empêche pas que je n'aie toujours une grande estime de son esprit, de sa vertu et de sa piété. Il écrit d'une manière si noble et si vive, qu'il est à craindre que, contre ses propres règles , il ne surprenne souvent le lecteur par les agréments de son discours, lorsqu'il prétend ne l'emporter que par la force de ses raisons. Il paraît qu'il n'est attaché qu'à la vérité, et que s'il ne la trouve pas toujours, ce n'est pas qu'il ne la cherche toujours de bonne foi; mais c'est que tout homme est homme, et capable de se tromper , lors même qu'on croit ne rien dire qu'après avoir bien con

sulté le maître intérieur, qui nous enseigne toute vérité. » OEuvres complètes, t. 38, p. 436.

Laissant de côté l'histoire de toute la querelle, nous essaierons de rappeler les principaux points de la discussion philosophique, et d'indiquer la solution véritable qui doit en ressortir.

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THÉORIE DE MALEBRANCHE SUR LA VISION EN DIEI'.

Voici d'abord l'opinion de Malebranche sur la vision en Dieu , telle qu'elle est exposée et démontrée principalement dans la seconde partie du troisième livre de la Recherche de la Vérité!.

L'esprit ne connaît pas seulement ses sensations et ses désirs; il connaît aussi l'existence de certains objets qu'il regarde comme séparés de lui; or, pour qu'il connaisse de tels objets, il est absolument nécessaire que quelque opération produise en lui leur idée, car c'est à cette idée , et non pas à l'objet lui-même, que notre intelligence s'applique. On a assigné un grand nombre de causes à la production des idées dans l'entendement; Malebranche réduit à cinq toutes les origines possibles de nos idées : ou les objets les forment eux-mêmes directement, en envoyant à notre esprit des images qui les représentent, ou les objets ne produisent que des sensations qui ne leur sont point semblables, et à l'occasion desquelles l'esprit fait naître, par sa propre force, les idées des choses auxquelles il veut penser ; ou Dieu produit en nous nos idées, soit toutes ensemble

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en nous créant, soit à mesure que nous pensons à quelque objet; ou notre esprit peut, en se considérant et ses propres perfections, découvrir toutes les choses qui sont au dehors; ou enfin il est uni à un être tout parfait qui renferme généralement toutes les perfections intelligibles ou toutes les idées des êtres créés. De toutes ces suppositions, la dernière seule est conforme à la raison ; d'où il suit que nous voyons toutes choses en Dieu.

Comment voyons-nous toutes choses en Dieu? c'est qu'il est absolument nécessaire que Dieu ait en lui-même les idées de tous les êtres qu'il a créés, puisque autrement il n'aurait pas pu les produire. Dieu donc étant le lieu des esprits, et dans une étroite union avec notre âme, il est certain que l'esprit peut voir ce qu'il y a en lui qui représente les êtres créés, puisque cela est très-spirituel , trèsintelligible et très-présent à l'esprit.

Mais parmi les choses que nous connaissons, les unes ont pour caractère d'être divisibles, mobiles, colorées, étendues. Si nous les voyons en Dieu, faut-il dire que le divisible, le mobile , la couleur et l'étendue même, résident formellement dans l'esprit pur et infini, qui, étant éternel, doit échapper, par son essence , à tout ce qui est sentiment, état transitoire, ou propriété matérielle ? Tant s'en faut; Dieu est la perfection même, et n'est que cela , car il ne se peut pas qu'un être enferme dans son essence la plus grande perfection actuelle, et en même temps quelque imperfection, puisque ce sont deux termes qui s'excluent. Tout ce qui est en Dieu et n'est pas Dieu même, n'est en Dieu qu'éminemment; ou si l'on dit que quelque chose imparfaite est contenue formellement dans la nature de Dieu , il faut distinguer dans cette chose son idée ou es

sence , qui est l'être même en tant que cette chose en participe, et sa limitation , ou différence spécifique, qui est en elle à cause de son imperfection et de sa finité, et qui , la séparant de l'être absolu, la réduit à n'être plus qu'une quantité, une grandeur, la rend mesurable par conséquent, susceptible d'être comparée, et lui assigne un rang parmi les créatures. Dieu est tout être parce qu'il est infini et qu'il comprend tout, mais il n'est aucun être en particulier. Ce que nous voyons en Dieu est très-imparfait , mais ce n'est pas Dieu, car, pour lui, nous ne le pouvons comprendre dans son être absolu. Nos esprits voient la substance divine en tant que relative aux créatures ou participable par elles. Nous voyons en Dieu ce qu'il veut bien nous y laisser voir ; de là vient que notre connaissance est limitée, même dans son idée ou objet, quoique Dieu, la seule substance immédiatement intelligible, ne puisse être limité. Les couleurs et autres modifications que nous attribuons aux objets, dans la réalité né leur appartiennent pas, mais à notre âme qui se sent ainsi affectée, et qui, par une habitude invétérée, joint l'idée avec le sentiment, et met dans les choses ce qui peut exister hors d'elle-même. Nous n'avons pas en Dieu le sentiment des choses matérielles. Dieu connait, et ne sent pas. Il cause le sentiment dans notre âme, en même temps qu'il lui découvre dans sa propre substance l'idée pure à laquelle nous rattachons ce sentiment. Notre esprit apercevant en Dieu l'étendue intelligible immobile , elle nous paraît cependant mobile à cause du sentiment de couleur que nous attachons successivement à diverses parties de cette étendue. Enfin , si nous voyons en Dieu l'étendue, ce n'est pas qu'il soit étendu lui-même : « il y a deux espèces d'étendue (Médit. IX); l'une intelligible , l'autre

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