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ligible selon la doctrine de Platon, qui entendait par là la raison éternelle et immuable par laquelle Dieu a fait le monde : Mundum quippe ille intelligibilem nuncupavit ipsam rationem sempiternam atque immutabilem, per quam fecit Deus mundum.

Mais on dira peut-être que c'est en ce sens que l'auteur de la Réponse a pris le mot d'intelligible, puisque l'on rencontre souvent, dans les ouvrages que je combats , des expressions qui disent que l'étendue intelligible est l'idée que Dieu a de l'étendue , l'idée éternelle par laquelle Dieu voit l'étendue, l'idée archétype sur laquelle Dieu a fait l'étendue, l'idée d'une infinité de mondes possibles. Il est vrai que, s'il prenait le mot d'idée, comme M. Descartes et les plus habiles philosophes, pour les perceptions que les natures intelligentes ont de leurs objets, cela donnerait un grand jour à cette matière, et on ne pourrait douter que, par l'étendue intelligible, il n'eût entendu l'étendue en tant qu'elle est idéalement en Dieu ; où , comme dit saint Thomas , secundum esse quod habet in intellectu divino. Mais ce qui fait que ces expressions, et d'autres semblables, sont au moins ambiguës et ne font point connaître clairement son sentiment sur l'étendue intelligible, c'est qu'il déclare, en plusieurs endroits, qu'il n'entend point par le mot d'idée les perceptions que les natures intelligentes ont de leurs objets, mais certains êtres représentatifs, distingués des perceptions et préalables aux perceptions, selon notre manière de concevoir, et qu'il s'est élevé contre moi dans sa Réponse parce que j'ai soutenu, dans le Trailé des Idées, qu'idée et perception sont la même chose.

C'est ce que j'avais fait voir, dans le chap. 14 de ce traité, par plusieurs raisons; et comme il ne s'est point mis en peine d'y satisfaire, je les répéterai encore ici avec quelques autres, afin que l'on juge d'une part, ou de son peu de sincérité, ou de son peu d'intelligence; et de l'autre, de la raison que j'ai eue d'attribuer à son étendue intelligible un autre sens que celui d'être idéalement ou objectivement en Dieu.

PREMIÈRE RAISON. L'étendue intelligible , selon lui,

ne

en Dieu d'une manière selon laquelle le mouvement ou l'étendue en mouvement, ou l'étendue mobile ne sont pas en Dieu ; car il ne vent pas qu'il y ait de mouvement dans son étendue intelligible infinie. Or, on ne saurait nier que le mouvement, l'étendue en mouvement, l'étendue mobile, soient idéalement et objectivement en Dieu; car Dieu a l'idée de l'étendue qu'il a créée, et il l'a créée mobile et en mouvement, sans quoi il n'en aurait pas fait tous les différents ouvrages qui composent l’univers. Il faut donc que l'auteur de la Recherche de la Vérité ait cru que son étendue intelligible infinie fût autre chose que l'étendue, en tant qu'elle est idéalement et objectivement en Dieu.

DEUXIÈME RAISON. Dans la même page où il assure que l'étendue intelligible est en Dieu , il dit qu'il n'est point nécessaire qu'il y ait en Dieu des corps sensibles (c'est-à-dire comme il l'explique souvent, le soleil, un cheval, un arbre), afin que l'on en voie en Dieu, ou afin que Dieu en voie. Or, il est impossible que les corps sensibles, le soleil, un cheval, un arbre, ne soient pas en Dieu idéalement et objectivement, et sans cela il ne les pourrait pas connaître par ses divines idées, comme il a été obligé de l'avouer, lorsque, le lui ayant prouvé dans le chapitre 13 des Idées, par saint Augustin et par saint Thomas , il n'a eu autre chose à répondre sinon : « que j'avais tort d'avoir employé huit pages de discours et les autorités de saint Augustin et de saint Thomas pour prouver cela; parce que c'est une vérité dont personne ne doute, et dont certainement il n'avait jamais douté. » Il faut donc, selon lui, que l'étendue intelligible ne soit pas seulement en Dieu idéalement et objectivement, et par conséquent, ce qu'il entend par là n'est pas seulement l'idée de l'étendue, ou l'étendue en tant qu'elle est idéalement en Dieu. TROISIÈME RAISON. — Il dit dans la page 546, que

l'âme ne renferme pas l'étendue intelligible comme une de ses manières d’être; et il rapporte plusieurs raisons pour le prouver; comme « que cette étendue intelligible, étant bornée, fait quelque

figure, et que les bornes de l'esprit ne se peuvent figurer : que cette étendue intelligible ayant des parties, se peut diviser, et qu'on ne voit rien en l'âme qui soit divisible. »

Or, nous avons montré, dans le chapitre 14 des Idées, que si ce qu'il appelle l'étendue intelligible était l'étendue, en tant qu'elle est idéalement et objectivement dans l'esprit, comme est la forme matérielle d'une maison dans l'esprit de l'architecte, il n'aurait eu aucun sujet de dire que notre âme ne renferme point cette étendue intelligible, et qu'il n'y aurait rien de plus absurde que tous les arguments qu'il apporte pour le prouver.

Il faut donc nécessairement que ce soit dans un autre sens qu'il ait pris les mots d'étendue intelligible, selon lequel il s'est imaginé qu'elle ne puisse être dans notre âme quoiqu'elle puisse être en Dieu.

Voilà les raisons qui m'ont fait croire qu'il mettait l'étendue en Dieu d'une autre manière qu'idéalement ou objectivement. Elles subsistent dans toute leur force, et sont même devenues convaincantes par l'aveu, au moins tacite, de l'auteur de la Réponse, qui m'a donné droit, en n'y répondant pas, de lui reprocher qu'il n'a pu y répondre.

Il reste maintenant à examiner si j'ai eu raison de soupçonner, dans le Traité des Idées, que c'était formellement qu'il mettait en Dieu cette étendue, et de ne point craindre d'assurer ici qu'il a depuis donné lieu de n'en point douter.

Ce n'est proprement que ce dernier que j'ai à prouver ; car, pour peu que l'on considère ces raisons sans prévention, il sera aisé de juger qu'elles sont plus que suffisantes pour former le soupçon et le doute que je ne lui avais fait que proposer dans le Traité des Idées, parce que l'énormité de ce paradoxe, et la bonne opinion que l'amitié et la charité me donnaient de votre ami, me fermaient en quelque sorte les yeux, pour ne pas être frappé de toute la lumière de ces raisons qui se présentaient à moi. Mais, depuis qu'il s'est expliqué plus clairement, dans ses Méditations chrétiennes

et dans sa Réponse au Traité des Idées, mon doute s'est changé en une opinion arrêtée. J'ai senti en cette occasion qu'on n'est point maître de ses jugements et qu'on ne peut retenir son esprit dans l'équilibre, quand il a des raisons qui le portent invinciblement d'un côté. Ainsi, je n'ai point appréhendé d'assurer qu'il met de l'étendue en Dieu formellement; et afin que l'on puisse s'en assurer aussi bien que moi, et que l'on puisse juger si c'est sans fondement que je lui attribue un sentiment si dangereux et si contraire à la religion , je ramasserai ici les principales raisons qui m'ont fait former ce jugement :

1°. C'en est une assez considérable de ce qu'en répondant, dans son chapitre 16, aux doutes que je m'étais contenté de lui proposer dans mon chapitre 14, il ne fait autre chose que me quereller sur ce qu'il prétend que j'ai voulu faire douter s'il ne mettait point formellement en Dieu l'étendue après avoir dit que c'était une créature. Mais il ne dit point que, prenant le mot d'étendue pour quelque chose de divin , et non point pour une créature, il ne l'ait point mise formellement en Dieu ;

2°. C'en est une autre, de ce qu'ayant dit en la page 286 du Traité des Idées « que je ne reconnaissais point pour mon Dieu une étendue intelligible infinie dans laquelle on pouvait remarquer différentes parties, » il répond à cela, dans la page 128 de sa Réponse. Et au lieu de dire qu'il ne reconnaissait point pour son Dieu une vraie et formelle étendue, non plus que moi, il s'amuse à dire des choses qui n'y sont nullement contraires. Car, tout ce qu'il répond est : « Je n'adore point d'autre Dieu que l'Être infiniment parfait, dont la puissance seule me donne l'être , dont la sagesse seule m'éclaire l’esprit, et dont l'amour seul, substantiel et nécessaire, me donne tout le mouvement que j'ai pour le bien.

3o. Mais, ce qui m'a paru convaincant, est un endroit de sa IX. Méditation, SS. 8, 9, 10, qu'il est nécessaire , pour le bien entendre, de rapporter tout au long : « Il y a encore

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une raison qui porte les hommes à croire que la matière est incréée : c'est que, quand ils pensent à l'étendue, ils ne peu. vent s'empècher de la regarder comme un être nécessaire. En effet, on conçoit que le monde a été créé dans des espaces immenses, que ces espaces n'ont jamais commencé, et que Dieu même ne peut les détruire : de sorte que, confondant la matière avec ces espaces, parce que effectivement la matière n'est rien autre chose que de l'espace ou de l'étendue, ils regardent la matière comme un être éternel. Mais tu dois distinguer deux espèces d'étendues; l'une intelligible, l'autre matérielle. L'étendue intelligible est éternelle, immense, nécessaire : c'est l'immensité de l'Être divin , c'est l'être intelligible d'une infinité de mondes possibles : c'est ce que ton esprit contemple, lorsque tu penses à l'infini : c'est par cette étendue intelligible, que tu connais ce monde visible....... L'autre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé. Bien loin que tu l'aperçoives comme un être nécessaire, il n'y a que la foi qui t'apprenne son existence. Ce monde a commencé et peut cesser d'ètre. Il a certaines bornes qu'il peut ne point avoir. Tu penses le voir, et il est invisible..... Prends donc garde à ne pas juger témérairement de ce que tu ne vois en aucune manière. L'étendue intelligible te parait éternelle, nécessaire, infinie. Crois ce que tu vois, mais ne crois pas que le monde soit éternel , ni que la matière qui le compose soit immense, éternelle , nécessaire. N'attribue pas à la créature ce qui n'appartient qu'au Créateur. »

Pour bien entendre ce passage, il est bon de remarquer qu'il y a eu en vue de réfuter Spinoza, qui a cru que la matière dont Dieu a fait le monde était incréée, et qu'il cherche une raison qui a porté cet impie dans cette erreur.

Cette raison, selon lui, est que, quand les hommes pensent à l'étendue, ils ne peuvent s'empêcher de la regarder comme un être nécessaire. Or il parait, par ce qui suit, qu'il n'a pas cru que celte pensée fut fausse, mais seulement que Spinoza

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