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ÉTUDE

SUR

SALLUSTE

On regrette, en lisant Tite-Live, de n'avoir sur ce grand écrivain que très-peu de renseignements. On aimerait à connaître plus intimement l'homme dont l'âme sympathique et généreuse, s'identifiant avec les antiques vertus romaines, les a si bien peintes qu'il a dû les porter en luimême, digne de cette liberté qu'il a célébrée alors même qu'elle n'était plus. On éprouve, à l'égard de Salluste, un sentiment tout contraire: on voudrait ne rien savoir de lui; il plairait de penser que celui qui, dans ses écrits et parfois hors de propos, s'est montré moraliste si sévère (1), a pratiqué ou du moins n'a pas publiquement outragé cette morale qu'il préconise si éloquemment : il est si doux d'estimer l'écrivain que l'on admire ! malheureusement il n'en est point ainsi. Les détails abondent sur la vie de Salluste; lui-même a pris soin de ne pas nous les épargner, et le contraste qui existait entre la gravité de ses écrits et la licence de ses mæurs révolta ses contemporains, et lui suscita une

(1) Sallustius, gravissimus alienæ luxuriæ objurgator et censor. Macrobe, Saturn., lib, III, c. ix.

foule d'ennemis, de qui nous tenons la plupart des mémoires qui nous restent sur son compte; satires passionnées sans doute, mais qui contiennent des faits dont la plupart n'ont malheureusement jamais été démentis. Il est donc facile de parler de Salluste, et le président de Brosses l'a fait longue ment; nous serons plus court et n'en dirons que ce qui, dans l'homme, se rapporte à l'historien; car c'est l'historien surtout que nous nous proposons d'examiner.

C. Sallustius Crispus naquit à Amiterne, ville du pays des Sabins, l'an de Rome 668 (87 avant J. C.), sous le septième consulat de Marius. Son père, comme plus tard le père d'Horace, le fit élever à Rome, mais avec moins de précaution sans doute et moins de vigilante sollicitude; car bientôt il s'y livra à tous les désordres qui, déjà, régnaient dans cette capitale du monde, où dominaient le luxe et la corruption. Aussi prodigue de son bien que peu scrupuleux sur les moyens de se procurer de l'argent, Salluste aurait, diton, été contraint de vendre la maison paternelle du vivant même de son père, qui en serait mort de chagrin; fait qui ne paraîtra guère vraisemblable à qui sait ce qu'était chez les Romains la puissance paternelle. Mais le plaisir ne lui fit point oublier l'étude, et, tandis que son cæur prit toute la mollesse de la cité corrompue où il avait passé ses premières années, son esprit retint toute l'austérité du sauvage et dur climat sous lequel il était né. « Il eut toujours, dit le président de Brosses, des lumières très-justes sur le bien et sur le mal. » C'est ainsi que, quelque dépravé qu'il pût être, il eut du moins, à vingt-deux ans, le bon esprit de ne pas se jeter, comme tant d'autres jeunes gens dont il partageait les déréglements, dans la conspiration de Catilina. Entrant dans la route qu'à Rome il fallait nécessairement prendre pour arriver aux honneurs, Salluste embrassa la carrière du barreau, mais sans beaucoup d'ardeur, ce semble; du moins il ne paraît pas qu'il s'y soit distingué.

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La littérature grecque, et dans cette littérature, l'histoire, la polítiqué, furent sés principales études. Dédaignant, il nous l'apprend lui-même (1), la chasse, l'agriculture et les autres exercices du corps, il ne s'occupa qu'à fortifier, pár la lecture et la méditation, la trempe naturellement vigoureuse de son esprit. Il avait eu pour guide dans ses premières études et il conserva toujours pour conseil et pour ami (2) Atéius Pretextalus, rhéteur athénien, qui lui-même avait pris le surnom de philologue et qui tenait, à Rome, une école très-fréquentée.

Lorsqu'il fut en âge de briguer les charges publiques, Salluste parvint à la questure ; à quelle époque? on ne le sait pas précisément. Si ee fut dès sa vingt-septième année, âge fixé par les lois, ce dut être l'an 696, sous le consultat de Lucius Calpurnius Pison et de Cæsonius Gabinius, l'année même de l'exil de Gicéron et du tribunat de Clodius. C'était pour la république un temps de troubles et de malheurs. Lë triumvirat de Pompée, César et Crassus avaiparalysé la marche régulière du gouvernement et comme suspendu la constitution romaine. Aux scènes tumultueuses qui avaient amené l'exil du père de la patrie succédèrent les rišes non moins déplorables qui provoquèrent son rappel. Clodius et Milon, démagogues également violents dans des causes différentes, présidaient à ces luttes sanglantes. Ce fut dans ces circonstances que Salluste arriva au tribuhat, l'an de Rome 701, plus heureux en ceci que Caton, qui, dans le même temps, sollicita, sans les obtenir, plusieurs diguités, contraste que Salluste ne manque pas de relever à son avantage : « Que l'on considère, dit-il, en quel temps j'ai été élevé aux premières places et quels hommes n'ont pu y parvenir: » Salluste épousa les haines et les al

(1) Bell. Catil., C. iv.

(2) Coluit postea familiarissime (Scil. Aterus) Carum Sallustium. (Sueton., de Illustr. gram.; X.)

fections de Clodius, son ami intime; il trempa dans toutes ses intrigues, dans tous ses désordres publics. Outre son amitié pour Clodius, Salluste avait une raison particulière de hair Milon, auquel il avait fait, comme époux, un de ces outrages et dont il avait reçu un de ces châtiments qu'il est également difficile d'oublier. Surpris en conversation criminelle avec la belle Fausta, épouse de Milon et fille du dictateur Sylla, il avait été rudement fustigé et mis à contribution pour une forte somme. Tribun du peuple, Salluste se montra, presque en toute occasion, l'ennemi de Pompée et le soutien des mauvais citoyens; conduite coupable qu'il expia à la fin par un juste châtiment. L'an 704, les censeurs Appius Pulcher et L. Calpurnius Pison l’exclurent du sénat, à cause de ses débauches.

Une révolution l'avait rejeté hors de la vie politique, une révolution l'y ramena. César, après la conquête des Gaules, allait s’armer contre le sénat; son camp était l'asile de tous les séditieux, de tous les mécontents: Salluste devait naturellements'y rendre; le parti de César, c'était son ancien parti, le parti populaire vers lequel il avait toujours incliné; déjà même, étant tribun, il s'était montré dévoué à César; il en fut donc bien accueilli. Bientôt il fut nommé questeur et rentra dans le sénat, deux ans après en avoir été banni. Pendant que

César allait combattre Pompée en Grèce, Salluste resta en Italie, occupé des fonctions de sa charge, « dans l'exercice de laquelle, si l'on en croit un témoignage suspect, il ne s'abstint de vendre que ce qui ne trouva point d'acheteur (1). » De retour à Rome, l’an 708, César éleva Salluste à la préture. Salluste avait alors quarante ans. L'année suivante, il se maria avec Térentia, épouse divorcée de Cicéron. Longtemps Térentia avait exercé sur son premier mari

(1) Quem honorem ita gessit, ut nihil in eo non venale habuerit, cujus aliquis emplor suerit. (Declam. in Sallust., VI.)

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