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Age, se justifie comme établissement politique, comme institutrice des Barbares, et dépositaire de ce qui restait de la tradition de l'Antiquité.

Ce n'est pas comme chrétienne (Auguste Comte le remarque avec profondeur), c'est comme catholique qu'elle a droit, jusqu'au treizième siècle, à notre reconnaissance. La distinction est capitale, et nous y insistons.

Les sectes déiste, protestante, et même janséniste, ne l'ont pas comprise, en jugeant la Papauté au nom d'un christianisme idéal, doctrine d'exception, apte à rallier des communautés monastiques ou une élite puritaine, mais qui ne pouvait être la base d'une discipline sociale, comme celle que l'Église exerça, que tournée, humanisée, ramenée plus ou moins à la morale positive et terrestre des grandes écoles de l'antiquité. Cette distinction faite, on est à l'aise pour condamner les vices, l'égoïsme, qui altèrent les saines tendances de ce pouvoir, ni meilleur ni pire que tous les pouvoirs pris dans leur ensemble. Ce qui doit frapper, c'est l'idée d'une discipline morale codifiée que les papes servirent, même en dépit d'eux, et qui, par eux, se réalisa dans le monde.

Le Peuple, animal d'habitude (et qui n'est pas un peu peuple en cela ?), s'élevait par cette discipline, ce catéchisme, ces pratiques, qui manquèrent aux foules esclaves d'Athènes et de Rome païennes.

Et, qu’on le remarque, à un certain degré de civilisation, c'est moins par des considérations abstraites que par un régime d'hygiène et de labeur régulier, par un système de commémorations votives, de règlements sur l'habit et le vivre, que les populations dépouillent l'originelle sauvagerie.

Ce régime, l'Église l'institua et le fit observer au Moyen-Age. Une autre qu'elle l'eût-elle réalisé ? Pouvait-elle mieux ? Non, ce semble. Cette réponse à ces deux questions justifie l'æuvre, sinon toujours les intentions et les mœurs de ses ministres.

On a trop déclamé contre des hommes qui ne valaient ni plus ni moins que la masse des individus en général, et parmi lesquels on ne compte ni plus ni moins de vicieux ou de scélérats exceptionnels. L'institution seule intéresse. Qu'importe aux libres-penseurs que cinquante ballerines, cortegianæ nuncupatæ, dansent nues devant le Père des chrétiens et sa fille Lucrèce ! Il y a bien d'autres détails qui rappellent les orgiaques priapées d'Héliogabale. Heureusement, avec son latin de cuisine, Burchard est là, le maître des cérémonies du pape, notant dans son Diarium, imperturbablement respectueux, les faits et gestes du vicaire de Jésus.

« Dominica ultima mensis dit ce Dangeau naif, in sero, fecerunt conam cum duce Valentiniensi in camera sua, in palatio apostolico, quinquaginta meretrices honestæ, cortegianæ nuncupatæ, quæ post cænam chorearunt cum servitoribus et aliis ibidem existentibus, primo in vestibus suis, deinde nudæ.

» Post cænam posita fuerunt candelabra communia mensæ cum candelis ardentibus, et projectæ ante candelabra per terram castaneæ, quas meretrices ipsæ, super manibus et pedibus nudæ candelabra pertranseuntes, colligebant : papa, duce et Lucretia sorore sua præsentibus et aspicientibus; tandem exposita dona ultimo, diploides de serico, paria caligarum, bireta et alia pro illis qui plures dictas meretrices carnaliter agnoscerent, quæ fuerunt ibidem in aula publice carnaliter tractatæ arbitrio presentium, et dona distributa præsentibus. )

Pareils tableaux s'étaient vus dans Rome, presque aux mêmes lieux, non loin de cette colline, théâtre des premiers martyrs chrétiens, devenu le siège du Pontificat de Rome chrétienne. La parité est étrange entre les plaisirs d'Alexandre VI et ceux d'un autre Grand-Pontife, la Bête de l’Apocalypse, Néron. Le jeu des châtaignes du Vatican n'a guère à envier ces priapées de l'étang d'Agrippa, au milieu desquelles le César-artiste consomma publiquement son mariage avec l'affranchi Pythagore.

Le patois de Burchard et la langue colorée de Tacite immortalisent les mêmes exploits. « Crepidinibus » stagni lupanaria adstabant, illustribus feminis » completa ; et contra scorta visebantur, nudis corpo» ribus. Jam gestus motusque obsceni : et, postquam » tenebræ incedebant, quantum juxta nemoris, et cir» cumjecta tecta, consonare cantu et luminibus clares») cere.)

Tous les récits du bon Burchard ne sont pas également intraduisibles. Tel celui-ci, qui, à quelques expressions près, ne dépasse pas les limites de l'égrillard.

1. TACITE, Annal., lib. XV, cap. XXXVII.

. Le onze de novembre entra en ville... un paysan menant deux juments chargées de bois. Lorsqu'elles furent arrivées sur la place Saint-Pierre, des valets du pape accoururent, et, ayant coupé les sangles qui retenaient les bâts de ces bêtes de somme, ils firent tomber le bois à terre avec les bâts. Ensuite ils conduisirent les juments à cette cour qui, dans le palais, est près de la porte. On lâcha alors quatre étalons de sang, sans frein ni licou, qui, courant aux cavales, et, avec de furieux hennissements et des cris, se mordant entre eux et ruant,... ascenderunt equas et coierunt cum eis.

»... Le pape à la fenêtre de sa chambre, au-dessus de la porte du palais, et madame Lucrèce, riaient et se plaisaient à regarder...)

L'historien Gordon trouve dans cette anecdote un exemple de la débauche la plus abominable, et plus choquant que le précédent'. L'honnête anglican · proportionne bizarrement ses réprobations.

Voltaire aussi, à Ferney, contemplant les érotiques ébats de ses étalons : « Mesdames, criait-il à quelques spectatrices, voilà la nature. »

Miévrerie sensuelle, gaillardise titillant de sa pointe légère les nobles curiosités de l'intelligencel.. Vitam impendere vero... Prendre la nature sur le fait ? !... Alexandre VI est loin de là. Mais, chez les sages des deux époques, il y a d'intimes affinités de sentiments, dans des situations générales analogues. Philosophie et galanterie, libertés de vie, libertés d'esprit, pactisent contre la même autorité, comme en ce passage significatif, dans la préface de la Pucelle : « Les prêtres » peuvent laisser en repos la conscience des grands sur » leurs crimes, et, en leur inspirant des remords sur » leurs plaisirs, s'emparer d'eux, les gouverner, et faire » d'un voluptueux un persécuteur ardent et barbare. »

1. Vie d'Alexandre VI et de César Borgia, par GORDON; 2 vol. in-18. Amsterdam, chez Pierre Mortier, 1751; 2 partie, t. II, p. 41.

2. VOLTAIRE, Romans, Micromégas, chap. v.

L'athéisme théorique de Borgia, - qui, seul, le rapprocherait de certains sages, - n'est d'ailleurs pas suffisamment établi. Pour s'élever à ces cimes de l'intelligence, le loisir, le calme d'esprit, le suprême désintéressement des passions, semblent indispensables. Tout à sa proie, qu'il la guette ou la dévore, le scélérat politique pourra-t-il, voudra-t-il penser au néant même de ce qu'il poursuit per fas et nefas ? Il a besoin d'une puissance supérieure qui le fasse vivre, durer, jouir à jamais, car la jouissance est son but. Il lui faut une déité quelconque, qu'il apaise ou séduise au meilleur compte possible. Témoin Louis XI et sa Madone. Le tyran est superstitieux. Hcroit au moins à son étoile. Jejuge aisément Alexandre, homme de meurtre, de ruse et de rut, de la religion du brigand d'Espagne ou de Calabre. Du moins, le vrai courage de l'esprit s'associe-t-il plus naturellement à la pureté de la vie qu'à l'audace d'une conscience sans scrupule. Il se pourrait qu'Alexandre eût été sincère en son catholicisme, comme dans la persuasion, d'ailleurs très orthodoxe, que l'indignité de son caractère n'invalidait pas la légitime dignité de sa fonction. On le voit dans plusieurs circonstances, entre autres quand, le

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