Immagini della pagina
PDF
ePub

l'homme n'est plus rien, qu'un homme. Prenez-la dans son rapport avec le devoir : la plus modeste fonction, la plus obscure, la plus dédaignée, a quelque chose de divin; elle participe de la méditation et de la prière. Elle est comme un culte rendu à celui dont nous tenons la liberté, et dont nous tenons aussi la justice, car ce don-là n'est pas moins grand que l'autre, et Dieu n'est pas moins notre bienfaiteur pour nous avoir imposé des devoirs que pour nous avoir donné le moyen de les remplir.

C'est une des plus belles pensées d'Aristote, que la dignité d'un être augmente avec ses devoirs, et se mesure à la grandeur de sa tâche. « Les sénateurs sont assemblés depuis le matin, dit Sénèqueạ; ils travaillent sans relâche au bonheur commun, tandis

que

la populace s'enivre au cabaret ou se promène sur le champ de Mars. » C'est l'action, c'est le devoir rempli qui seul peut élever l'homme au-dessus de l'homme. Le malheur même est une dignité, quand on le supporte noblement, parce qu'il prouve la force. Celui dont la vie est toujours heureuse ressemble à un combattant qui traverse l'arène, sans qu'un adversaire daigne s'occuper de lui. Souffrir, agir, voilà vivre, voilà être homme. Le chef d'un peuple, dont tous les moments s'écoulent dans la responsabilité et l'action, est le premier des hommes; un despote, qui ne songe qu'à soi , en est le dernier'.

1. «Labor optimos citat. Senatus per totum diem sæpe consulitur, « quum illo tempore vilissimus quisque, aut in campo otium suum « oblectet, aut in popina lateat, aut tempus in aliquo circulo terat. » Sénèque, de Providentia, 5.

Ainsi la liberté, loin d'être une cause de désordre dans l'homme, est essentiellement un bien. Les inconvénients qu'elle présente sont amplement rachetés par ses avantages. Peut-être même ne faut-il

pas

borner son rôle sur cette terre, à ce qui concerne l'homme et la société humaine. La présence, dans le monde, de ce spectateur intelligent, de ce coopérateur des forces naturelles, ne peut être considérée comme un épisode. Les phénomènes du monde organique et du monde inorganique sont disposés pour fournir un aliment à notre activité; un grand nombre d'entre cux deviendraient inexplicables par l'absence de l'homme. Il semble que si l'homme n'exis

le monde ressemblerait à un de ces palais sur lesquels a passé une révolution, et qu'on a ensuite restaurés et meublés pour les conserver à l'histoire et aux arts. Tout y est à sa place, la table du conseil, la couronne, le sceptre : il n'y manque que le roi.

Enfin, nous n'avons parlé jusqu'ici que du rôle terrestre de la liberté. Il y a sans doute de solides raisons, même pour ceux qui ne croient pas à la vie future, de regarder la liberté comme le plus grand des biens que nous ayons reçus;

à ceux qui, comme nous, croient à la vie à venir, dont la

tait pas,

mais quant

1. Platon, La République, livre IX, trad. de M. Cousin, t. X, p. 224.

liberté est à la fois l'instrument et le gage, ils n'ont pas besoin qu'on leur démontre la grandeur de la liberté, puisque c'est elle, à leurs yeux, qui fait toute la grandeur de l'homme. Tout change d'aspect et de caractère dans la vie, quand, au lieu de la considérer comme un but définitif, on ne voit en elle qu'une épreuve.

On raconte que, sous la Terreur, il y avait dans les prisons de Paris des salles de greffe, où l'on faisait entrer les condamnés à mort, avant de procéder à la toilette. Ils y attendaient leur tour. On laissait pénétrer, dans cette même salle, des parents et des défenseurs qui venaient voir d'autres prisonniers. Le désespoir était souvent sur tous les visages, et rien au dehors ne pouvait faire discerner ceux qui sortaient de là pour aller vivre, et ceux qui sortaient pour aller mourir. C'est ainsi que nous différons dans cette vie, quoique semblables en apparence, et que selon nos croyances diverses , chacune de nos heures nous rapproche ou de l'immortalité ou de la mort.

Quand on essaye ainsi de montrer la Providence de Dieu dans ses actes, on est toujours effrayé du peu que l'on dit, en pensant à tout ce qu'il y aurait à dire; mais ce peu suffit pour montrer la solidarité de toutes les grandes doctrines. Ce peu est tout pour une âme religieuse. Si vous réduisez tout, dans le monde, à la matière, et dans l'homme à la satisfaction de ses besoins et de ses plaisirs égoïstes, vous pouvez à la rigueur vous passer de Dieu, l'ignorer, quoique l'existence de ce monde, sans une cause qui le produise et le conserve, soit un problème insoluble. Mais si vous savez entendre les harmonies de la nature, si les phénomènes de l'ordre physique ne sont à vos yeux que le développement régulier et puissant d'un système de lois analogues entre elles et parfaitement enchaînées l'une à l'autre, si dans l'homme vous faites dépendre toutes les pensées de la pensée de l'infini, tous les amours de l'amour de l'infini; si vous ne voyez dans la liberté que le pouvoir de glorifier et de sanctifier la vie par le sacrifice; si vous fondez la grandeur de l'homme, non sur ses plaisirs, mais sur l'austérité de ses devoirs; si vous avez appris à regarder l'humanité comme une seule famille, à comprendre, à aimer, à pratiquer le dogme de la fraternité universelle; si vous croyez que l'humanité marche sans cesse, par la liberté et par le travail, à des conquêtes scientifiques nouvelles, à des mœurs plus douces et plus pures, à des lois plus conformes au divin idéal qui luit dans la conscience du juste; si vous sentez au-dedans de vous le besoin, la promesse,

preuve de votre immortalité : toutes vos doctrines, tous vos amours, tous vos instincts vous répondent de la Providence. Elle revient, en quelque sorte, à vous par tous les chemins, à tous les moments de votre vie. Vous trouvez le grand ouvrier tout entier dans la plus humble de ses euvres.

Il ne faut pas se rebuter de ce genre de spécu

la

lation, parce qu'elle est devenue, presque dès l'origine de la philosophie, une sorte de lieu commun. La prière est aussi un lieu commun, et pourtant on ne se lasse pas de prier. L'homme religieux est un amant de la Providence ; il ne peut se rassasier d'étudier et d'exalter la beauté de ses amours. Il adore dans le moindre détail cette puissance et cette sagesse infinie; mais c'est surtout quand il songe à l'ensemble que sa pensée est ravie; c'est quand il compare les lois entre elles pour se convaincre de leur analogie, et pour reconnaître que toutes les classes de l'être, toutes ses formes, tous ses mouvements, ne sont que des traductions différentes de l'unique Parole, des applications diverses de l'unique Volonté. Cette simplicité dans cette profusion, cette immobilité dans ce mouvement, cette éternité dans ces flols pressés et fuyants, c'est Dieu même qui se dévoile, et qui se communique de plus près à l'âme qui le cherche. Comme on voit le matin un brouillard flotter sur un vaste horizon, et le dérober aux yeux, jusqu'à ce que les rayons du soleil le percent et le dissipent, pour nous montrer tout à coup derrière ce voile, un monde enchanté, vivant, baigné de lumière, la philosophie chasse les vaines apparences, les bruits importuns, les beautés vulgaires et périssables, et nous fait entrevoir la source éternelle d'où jaillissent sans relâche la beauté, la force et la vie.

« IndietroContinua »