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LA CITÉ DE LIÈGE AU MOYEN AGE.

par M. GODEFROID KURTH (1).

Au commencement du Xive siècle, le Chapitre cathédral de SaintLambert s'était rallié au parti populaire dont tout annonçait le prochain avènement sur la scène politique, et il avait hâté sa victoire à la fois par tactique et par intérêt. On se rappelle dans quelles circonstances. En guerre depuis plus d'un siècle avec les patriciens de Liège, qui ne laissaient échapper aucune occasion de lui créer des difficultés, et qui, instruits par les événements brabançons, se montraient les adversaires résolus de l'exclusivisme du haut clergé sur le terrain constitutionnel, le corps capitulaire songeait à briser la résistance du patriciat ; il se disait qu'il y parviendrait en suscitant contre ce dernier la lutte des classes ; qu'en agissant ainsi, il neutraliserait du même coup l'opposition urbaine à ses privilèges dans l'État; qu'à tout le moins il détournerait l'attention des esprits de ce qu'on pourrait appeler la « question constitutionnelle générale », pour les mettre aux prises avec les difficultés inhérentes à la vie politique interne de la Cité.

Ces subtils politiciens devaient être à brève échéance, avons-nous dit, complètement déçus.

En effet, la volte-face du Chapitre cathédral du côté de la démoCralie retarda à peine la marée montante des revendications du « pays

» liégeois ; elle ne l'arrêta pas. Quatre ans après les événements de 1312, c'est-à-dire en 1316, la Paix de Fexhe, consentie par l'Évêque et son Chapitre, admettait que les chevaliers et les bourgeois de la Cité et des bonnes villes constitueraient désormais le Sens du Pays dont le consentement serait dorénavant indispensable au PrinceÉvêque lui-même, comme aux chanoines cathédraux, lorsqu'il s'agirait de modifier d'une façon quelconque la « loi » du pays ; et si, en 1316,

laïque

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(1) Suite. Voir Musée belge, 15 octobre-15 novembre 1910, pp. 321-343.

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au cours de négociations habilement menées, dont il avait d'ailleurs pris l'intelligente initiative, le Chapitre avait réussi à garder pour lui seul le rôle de défenseur de la légalité, en 1376 (soixante ans plus tard), il devait être pareillement frustré de ce dernier monopole : ce rôle de gardien de la légalité serait joué à l'avenir par un tribunal composé de vingt-deux membres : le fameux Tribunal des XXII; dans celui-ci le Chapitre était condamné à être perpétuellement en minorité, puisque dix-huit de ces juges étaient désignés par le « pays laïque », à savoir quatre par les chevaliers et quatorze par les bourgeois.

Par l'institution du Tribunal des XXII, la Constitution liégeoise était désormais fixée dans ses grandes lignes ; en même temps le rôle propre des « États » dans le gouvernement de la principauté épiscopale se précisait. C'est un premier résultat et un premier aspect capital sous lequel se présente à nous l'histoire du XIVe siècle liégeois.

Il y en a un autre. Le xive siècle, qu'on a appelé avec raison le « siècle de la démocratie » était appelé à voir, à Liège comme partout, l'irrésistible triomphe des partis populaires, emportant les digues, les barrières plus ou moins factices, qu'on essaye alors de leur opposer. Et l'épanouissement de la démocratie au sein des villes décuple, centuple même les énergies communales; la démocratie victorieuse accepte et féconde l'héritage politique du patriciat. Grâce à cela, ce sont les villes qui, dans les luttes constitutionnelles du XIVe siècle, sont l'élément prépondérant qui attire plus spécialement l'attention de l'historien.

Ces phénomènes se représentent invariablement dans l'histoire de toutes les principautés territoriales au XIVe siècle. Mais à Liège, en ce temps-là, deux circonstances spéciales communiquent au problème un intérêt particulier.

La première, c'est que le trône épiscopal a été occupé alors, pendant cinquante années, par deux personnages apparentés, actifs, énergiques, résolus, guidés par un idéal de gouvernement nettement monarchique, nous voulons dire Adolphe de La Marck (1313-1344) et son neveu – Englebert (1345-1363). Depuis les temps éloignés d'Hugues de Pierrepont (1200-1229) et de Jean d'Eppes (1229-1238) on n'avait plus vu semblable coïncidence. Pendant le long règne des deux La Marck, la politique gouvernementale liégeoise offre une unité de direction qu'on n'est point habitué à rencontrer en un autre temps. Il est manifeste que cet état de choses a paru anormal aux Liégeois et n'a pas peu contribué à entretenir chez eux l'esprit séditieux qui est le leur dans la première moitié du XIVe siècle.

L'Évèque, son Chapitre, la noblesse, les « grands » et les « petits » au sein des villes, étaient déjà en désaccord sur une foule de points. Le

a

hasard voulut qu'il se posât, en outre, une question de politique internationale, capitale au point de vue des destinées ultérieures du pays de Liège, à savoir, la question de la succession au comté de Looz, dont le dernier héritier mâle mourut cette année-là. Or, pour la résoudre, on ne s'entendit pas. Chaque groupe eut sa solution à lui; l'attitude des La Marck, très suspects de népotisme, fut certainement la moins conforme aux intérêts nationaux ; par contre, celle des bourgeoisies fut plus nette et plus correcte : circonstance qui leur fit gagner beaucoup de sympathies et compromit gravement le prestige et la réputation des princes. Lorsqu'on suit de près les événements du temps, on devine que la a question lossaine », surgissant malencontreusement, a compliqué à plaisir les difficultés de politique interne déjà bien grandes ; elle a fourni à tour de rôle aux partis l'occasion de louvoyer de diverses façons et des prétextes à toutes sortes de combinaisons, parfois plus ou moins louches.

M. Kurth consacre trois chapitres du tome II de la Cité de Liège au moyen âge à l'exposé de ce Xive siècle. Ils sont intitulés : Les luttes constitutionnelles du XIVe siècle (ch. XII (pp. 1-44]); Suite des luttes constitutionnelles (ch. XIII (pp. 45-88]); Fin des luttes constitutionnelles (ch. XIV (pp. 89-128]). Il a dû nécessairement y passer en revue les péripéties multiples des règnes d'Adolphe et d'Englebert de la Marck, de Jean d'Arckel (1364-1378) d'Arnoul de Hornes (13781389), analyser, scruter, disséquer et interpréter les textes constitutionnels et législatifs, si nombreux et si intéressants, de cette époque agitée. On trouve dans ces pages une analyse pénétrante de la Paix de Fexhe (1316), des Paix des XXII (1373-1376), de la Paix des Lignages (1335), de la Loi Muée (1255), de la Lettre de S. Jacques (1343) et d'une multitude des règlements communaux. Le savant historien se meut à l'aise dans les situations en apparence les plus confuses ; il en montre l'enchaînement, le lien logique et nécessaire. Les fails et gestes des multiples acteurs du drame, les mobiles de chacun, les raisons de leurs agissements sont étalés sous nos yeux. L'auteur met particulièrement en lumière les événements de l'année 1384, époque à laquelle les patriciens renoncent spontanément aux derniers privilèges que la forte main des La Marck avait réussi à leur restituer après les événements de 1312. C'en est fait désormais, en 1384, de l'équilibre entre « grands » et « petits » que ces princes conservateurs et amis de l'ordre ont essayé de rétablir. A partir de 1384, comme en 1312, il faudra être inscrit dans un métier pour pouvoir être membre du Conseil communal. Le gouvernement de la Cité redevient une démocratie pure, égalitaire, exclusive. Et les bonnes villes, comme toujours, se modèlent sur leur « chef » et leur « mère ». M. Kurth montre, dans la renonciation en apparence volontaire des « grands » à une représentation spéciale, un aboutissement logique, une nécessité des temps et du milieu social. Bref, à la fin du Xive siècle, après un siècle d'efforts en tous sens, d'actions et de réactions souvent grandioses et émouvantes, la démocratie coule à pleins bords dans la principauté épiscopale. Le pays de Liège est un pays où les villes, souvent une seule ville, la Capitale, gouvernent. Tout aboutit à la Cité et à ses métiers ; tout converge vers eux. Le prince règne et ne gouverne plus; et le rôle propre du Chapitre cathédral et celui de la noblesse (celle-ci fort amoindrie par de longues guerres civiles et le prestige des bourgeoisies) sont pratiquement annihilés.

Parvenu là, l'historien a pour devoir de se recueillir, de suspendre la marche du récit, pour étudier, dans le fonctionnement intime de la vie, ce monde communal arrivé à son plein épanouissement, à son maximum d'influence et d'intensité, si l'on peut ainsi dire. M. Kurth le fait avec une richesse d'investigation et d'érudition bien remarquable. Il étudie successivement la Cité sous trois aspects : 1) au point de vue politique interne ; c'est la matière du chapitre XV: La Constitution Communale de Liège à la fin du XIVe siècle (pp. 129198); 2) au point de vue économique ; ch. XVI : La vie économique (pp. 199-242); 3) au point de vue religieux, moral, intellectuel; ch. XVII : La vie religieuse, morale et intellectuelle (pp. 243-309).

Nous ne pouvons songer, faute de place, à résumer ici ces trois chapitres, bourrés de faits, remplis d'idées, qui révèlent une connaissance approfondie de l'histoire générale du moyen âge, et qui sont, à notre avis, les plus nourris, les plus substantiels de tout le livre. Bornons-nous à dire qu'on trouve dans ces deux cents pages une mine inépuisable de renseignements sur les divisions de la Cité en quartiers et vinâves, ses armes, son perron, sa bancloche, sa maison communale; les attributions du conseil communal, celles des commissions municipales ; le pouvoir des maîtres, des jurés ; le service de l'hygiène ; la police des mæurs ; l'état des finances, le budget de la guerre ; le rôle très grand joué par l'assemblée générale des habitants dans la constitution urbaine ; la façon dont votaient les métiers, etc.

Au point de vue économique, les renseignements que nous fournit ce livre sur les capitalistes liégeois et l'organisation des métiers urbains seront retenus avec intérêt. L'auteur s'attache à nous faire voir, comprendre et admirer l'organisation du travail dans les corporations ouvrières, qui appartiennent si bien en propre à l'époque médiévale ; il note avec soin leur raison d'être, leurs avantages, et les quelques exceptions qu'on rencontre déjà, dès cette époque, au régime de la protection.

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