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en avait abusé, en la portant trop loin ; car il confirme cela par ces paroles : En effet, on conçoit que le monde a été créé dans des espaces immenses, que ces espaces n'ont jamais commencé, etc., et, par conséquent, qu'ils sont éternels, et que Dieu même ne les peut détruire. En quoi donc met-il l'impiété de Spinoza ? en ce qu'il a confondu la matière dont Dieu a formé le monde avec ces espaces immenses, éternels et nécessaires dans lesquels le monde a été créé. Et il ajoute que ce qui lui a donné sujet de confondre la matière avec ces espaces, est qu'effectivement la matière n'est rien autre chose que de l'espace et de l'étendue.

Mais voici quel doit être , selon lui , le dénoûment de cette difficulté. Tu dois, dit la Sagesse éternelle à son disciple, distinguer deus espèces d'étendues ; l'une intelligible, l'autre matérielle. L'étendue intelligible est éternelle, immense et cessaire, c'est l'immensité de l'Être divin. Il est donc clair qu'il prend pour la même chose l'étendue intelligible, qu'il dit être éternelle et nécessaire, les espaces immenses dans lesquels le monde a été créé, et l'immensité de l'Être divin. Or s'il avait pris ce qu'il appelle l'étendue intelligible pour l'étendue matérielle, en tant qu'elle est idéalement en Dieu, il n'aurait pu dire que l'étendue prise en ce sens, est l'espace immense dans lequel le monde a été créé, et que c'est l'immensité de Dieu. Car quel sens aurait, je vous prie, de dire, que le monde a été créé dans l'étendue matérielle en tant qu'elle est idéalement en Dieu, et que cette étendue conçue de Dieu est l'immensité de Dieu.

Quant à ce qu'il ajoute que ce qu'il appelle l'étendue intelligible est l'idée intelligible d'une infinité de mondes possibles, j'ai déjà fait voir que c'est une pure équivoque, et qu'il y prend le mot d'idée, non pour la perception que Dieu a de l'étendue, mais pour une vraie et formelle étendue, qu'il prétend être l'être représentatif de l'étendue matérielle, et qu'il regarde en ce sens, comme pouvant être l'archétype d'une infinité de mondes possibles.

On doit encore considérer ces paroles : C'est ce que ton esprit contemple lorsque tu penses à l'infini. Car il y confond deux sortes d'infinis qu'il faut extrêmement distinguer, comme a fait saint Thomas : l’un selon l'essence, secundum essentiam, qui est la vraie infinité de Dieu ; l'autre, selon la grandeur, secundum magnitudinem, que saint Thomas n'a jamais cru qui fut en Dieu, ayant seulement mis en question s'il pouvait y avoir un infini, selon la grandeur, dans les créatures. Cependant il est visible que c'est ce dernier infini que l'auteur des Méditations a en vue, lorsqu'il dit : C'est ce que ton esprit contemple lorsque tu penses à l'infini.

Enfin, dans l'article X, il dit que l'autre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé ; qu'on pense la voir, et qu'elle est invisible, mais qu'elle est infiniment différente de l'autre, parce que ce n'est qu'une créature, et que l'autre appartient au Créateur. Il reconnait donc une espèce d'étendue qui appartient au Créateur, et non à la créature. Or l'étendue intelligible prise pour l'étendue matérielle, en tant qu'elle est idéalement en Dieu, n'appartient pas seulement au Créateur, mais aussi à la créature, puisque c'est une créature en tant qu'elle est conçue de Dieu. On ne voit donc pas qu'il puisse dire qu'il a entendu par ce qu'il appelle l'étendue intelligible, l'étendue matérielle, en tant qu'elle est - idéalement et objectivement en Dieu.

4o. Dans une note marginale de la page 78 de sa Réponse, il dit : « qu'il faut remarquer, que c'est une propriété de l'infini, incompréhensible à l'esprit humain, d'être en même temps un et toutes choses; composé pour ainsi dire, d'une infinité de perfections, et tellement simple, que chaque perfection qu'il possède, renferme toutes les autres, sans aucune distinction réelle; car, comme chaque perfection est infinie, elle fait tout l'Être divin. Mais l'âme, par exemple, étant un être borné et particulier, elle serait matérielle si elle était étendue : elle serait composée de deux substances différentes, esprit et corps. » Comme je dois parler de cette note

amplement ailleurs, je me contenterai de remarquer en passant, qu'elle n'aurait point de sens, s'il ne croyait qu'il y a en Dieu une telle étendue que, si notre âme était étendue de la même sorte, elle serait matérielle et composée de deux substances différentes , esprit et corps, parce que c'est un être borné et particulier.

Toutes ces raisons, et autres semblables que l'on peut aisément former sur celles-ci, me paraissent convaincantes et plus que suffisantes pour justifier le reproche que j'ai cru devoir faire à l'auteur de la Réponse, dans plusieurs endroits de cet ouvrage, qu'il met formellement en Dieu de l'étendue. Je crois que toutes les personnes tant soit peu habiles en tomberont d'accord ; qu'ils avoueront sans peine que ces raisons, que nous venons de rapporter, en sont des preuves très-certaines, autant qu'on en peut avoir dans des matières si abstraites, et qu'on les peut appeler, comme saint Augustin appelle en quelque endroit des raisons qu'il avait apportées touchant la nature de l'âme : argumenta certissima, quibus quod fuerit inventum atque confectum , impudentem habeat dubitationem quantum homini talia vestigare permissum est.

J'aurais bien osé espérer la même docilité ou la même justice de l'auteur que je combats, s'il n'avait fait voir, dans sa Réponse, d'une manière si fière et si méprisante, qu'il n'est nullement disposé à recevoir de moi des lumières contre ses nouvelles découvertes. Je m'attends donc bien à de nouvelles injures et à de nouvelles plaintes. Il dira peut-être que je lui impute, sur cet article, un sentiment ridicule ou impie. Il pourra m'alléguer de certaines choses qu'il soutient qui semblent ne pouvoir s'accorder avec cette étendue formelle qu'on l'accuse de mettre en Dieu, comme si ce n'était pas une des propriétés de l'erreur de se démentir par quel

que endroit.

Je pourrais néanmoins me tromper, et depuis que j'ai vu, dans la Préface d'un livre que j'ai reçu depuis deux jours,

556 DÉFENSE D'ARNAULD CONTRE MALEBRANCHE. intitulé le Protestant pacifique, les emportements furieux avec lesquels l'auteur, qui se nomme Léon de la Guitonnière, s'élève contre mes amis et moi, en les traitant de partisans jurés d'une philosophie infernale qui ote à la substance infinie de la Divinité toute grandeur et toute étendue, pour en faire un point indivisible; je ne sais si l'auteur de la Réponse aura moins de peine à souffrir que j'ôte à la substance infinie de la Divinité toute étendue, et s'il ne prendra point le parti de soutenir qu'on ne peut croire Dieu immense qu'en le croyant étendu.

Quoi qu'il en soit, et de quelque manière qu'il entreprenne de répondre à ces raisons, soit en défendant ce qu'elles prouvent, soit en le désavouant, je le prie d'éviter ces manières cavalières qui ne vont point au fond; de n'user point de défaites ou d'équivoques qui ne font que brouiller; de ne point prendre le change, et de ne point étourdir le monde par des injures en l'air, qui sont plus contre lui que contre moi, et qui n'éclaircissent point la dispute. Mais s'il a quelque chose de solide à proposer, je ne demande autre chose, sinon qu'il le fasse en observant les règles qu'il prescrit aux autres, et je promets, non-seulement de l'écouter, mais même de changer de sentiment, si ses réponses sont bonnes et suffisantes.

FIN.

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